Coeur d'Albatre- Chapire XIV

Coeur d'Albatre- Chapire XIV
14

Albatre n'avait pas aussi bien dormi depuis longtemps. Quand elle ouvrit les yeux, la première chose qu'elle vit fut le visage séduisant de Raphael penché sur elle.
Elle cligna des yeux pour être sure qu'elle ne rêvait pas.
-- Bien dormi ? Chuchota-t-il.
-- Parfaitement.
Il y a quelques mois, elle n'aurait même pas imaginé qu'il puisse la regarder de cette façon. Cela la rendait heureuse.
La réalité se rappelant finalement à elle, elle se leva précipitamment et trébucha, rattrapée par Raphael.
-- Il faut que je rentre, je n'ai même pas prévenu Clarisse que je ne dormais pas à la maison !
Elle ralluma son portable et trouva six appels en absence.
-- Et le petit déjeuner ? Demanda Raphael.
Il ne semblait pas décidé à vouloir la laisser partir.
Albatre flattée qu'il veuille la retenir, tenta malgré tout de trouver une raison de s'en aller.
-- Ce n'est pas la culpabilité qui t'étouffe ironisa-t-elle. Il faut vraiment que je rentre, je n'ai pas de temps pour le petit déjeuner...
Il fut interloqué par tant de véhémence soudaine.
-- Très bien alors pars. Si c'est ça qui arrange ta conscience...répliqua-t-il un peu rudement.
Albatre ne comprit comment ces phrases s'étaient enchaînées.
Elle ne voulait pas être brutale avec Raphael, seulement le convaincre qu'elle ne pouvait raisonnablement pas rester.
Maintenant, il lui tournait le dos.
Prise d'un brusque regret, elle l'enlaça et s'appuya contre lui.
-- Je voudrais rester, tu le sais Raphael...même si c'est lourd à porter pour moi de mentir à ma s½ur. J'ai du mal à être aussi insouciante que toi.
-- Je ne suis pas si insouciant que ça...mais je me dis que j'ai choisi ma voie et que si j'ai des regrets, ça me pourrira la vie. Je veux tellement que nous soyons un couple normal...
-- Moi aussi.
Il pivota sur lui-même et ils se retrouvèrent face à face.
-- Je crois que nous sommes un cas désespéré...
Il plaisantait mais n'était pas loin de le penser.
-- Je le pense également dit-elle en l'embrassant.
Il souleva Albatre dans ses bras et alla la déposer sur son lit.
Ils oubliaient vite les mots qu'ils s'étaient lancés pour se concentrer sur leurs sentiments. Albatre perdit la notion du temps et de l'espace, serrant Raphael contre elle.
Puis son portable sonna, les dérangeant brutalement.
Ils se séparèrent lentement et Albatre fut tentée de ne pas répondre.
-- Allo ? Clarisse ?
Raphael lui enlaça la taille tandis qu'elle discutait avec sa s½ur. Il se mit à la chatouiller et elle lui lança un regard meurtrier pour qu'il arrête. Clarisse remarqua qu'elle ne tentait de contenir son rire et essaye de lui faire avouer où elle se trouvait.
-- Je ne peux pas te dire où je suis...Bien sur que je vais bien. Ne t'inquiètes pas Clarisse. C'est ça, à ce soir !
Elle réprimanda Raphael quand elle eut raccroché.
-- Tu es fou...si elle m'avait entendu rire, ou je ne sais pas moi...ce n'est pas sérieux.
Il sourit, comme un adolescent prit en faute.
Il fit basculer Albatre en arrière et souffla à son oreille.
-- Ma bonne humeur ne connaît plus de limites puisque tu restes !
-- Eh, je n'ai jamais dit ça !
-- Si, tu as dit à ce soir, ce qui signifie que jusque là tu restes ici...
Elle l'embrassa pour le faire taire, décidée à ne plus penser aux conséquences de ses actes.
La sonnerie de l'interphone les interrompit à nouveau.
Albatre se releva et par réflexe remit son pull.
-- On ne peut jamais avoir la paix...souffla-t-elle.
Raphael sourit narquoisement.
-- Vos pensées ne sont pas très convenables mademoiselle...
La sonnerie se fit plus pressante.
-- Vas voir qui c'est...bafouilla-t-elle gênée par le trouble que Raphael provoquait en elle.
Il répondit d'une voix assurée, puis Albatre le vit se décomposer. Elle s'approcha et reconnut la voix de sa s½ur dans le combiné de l'interphone. Elle fit de grands signes apeurés à Raphael.
-- Attends une minute Clarisse, tu veux ?
Il raccrocha et Albatre l'assaillit de questions.
-- Elle est là...mais qu'est-ce qu'elle veut ?
Raphael hésita à parler.
-- Elle m'a dit que puisque tu étais sortie pour la journée, elle était...tranquille pour venir me voir.
-- Quoi ? Mais qu'est-ce qu'on fait ?
-- Elle a l'air décidé à monter et si je refuse, ça risque de mal se passer...
Albatre ferma les yeux, le c½ur battant à une vitesse folle.
Elle essaya de respirer lentement, mais elle étouffait presque.
-- Ok...fais la monter.
Raphael était calme, du moins en apparence, mais il protesta.
-- Quoi ?
-- Trouves moi une cachette et fais la monter. De toute façon elle ne devrait pas rester longtemps non ?
Raphael hocha la tête.
-- Je vais lui dire clairement que je ne veux pas ressortir avec elle. Viens, tu n'as qu'à entrer dans l'armoire de ma chambre...
Quand elle fut debout au dessus des piles de vêtements de Raphael et qu'il allait refermer le battant de bois ciré, elle lui glissa :
-- Un vrai vaudeville n'est-ce pas ?
Il éclata de rire et referma l'armoire sur elle, laissant un espace pour qu'elle respire.
Il ne s'était passé que quelques secondes et Albatre trouvait déjà le temps long. Avait-elle peur d'affronter Clarisse au point de se cacher dans une armoire ? Certainement oui. Et cela l'agaçait.
Elle entendit les hauts talons de sa s½ur qui résonnaient dans le hall. Albatre ne pouvait pas voir Clarisse mais elle l'imaginait, habillée pour séduire Raphael, prête à tout pour le récupérer. Son ventre se tordit d'angoisse.
Elle enfouit son visage dans l'un des pulls de Raphael suspendu à un cintre, près d'elle.
Elle respira son léger parfum et cela la calma un instant. Les pas de Clarisse et Raphael se rapprochèrent.
Elle pouvait maintenant entendre leur conversation.
-- ...Raphael. Cela m'a ouvert les yeux. Je tiens à toi et je suis prête à beaucoup de concessions pour que notre histoire reprenne...
La voix de Raphael lui parvint, légèrement froide.
-- Je suis désolé Clarisse. Je ne veux pas te donner de faux espoirs. Nous ne serons plus un couple...Et même si on a eu des moments heureux, reconnais que ça ne marchais pas très bien.
Au son de sa voix, on sentait que Clarisse se forçait à rester optimiste.
-- Ça marchera ! Écoutes...je ferai des efforts, je ne te ferai plus de reproches, mais ça ne peut pas s'arrêter comme ça !
-- Je n'ai pas le droit d'exiger tout cela de toi, car moi-même, j'aurai beaucoup de choses à changer...je ne suis pas prêt à faire des efforts et j'ai de nombreux défauts.
Les talons de Clarisse claquèrent contre le sol, comme si elle tapait du pied.
-- Peu importe ! Je t'aime et je veux juste être avec toi, je ferai n'importe quoi pour ça !
-- Je...je ne t'aime plus Clarisse, du moins pas comme avant. Je sais l'erreur que j'ai fait en te quittant, tu ne méritais pas ça, mais je devais le faire.
Il y eut un claquement qui résonna comme un coup de fouet. En entendant ça Albatre sursauta et se cogna contre la porte de l'armoire.
-- Salaud ! Ne cherche pas à te justifier...tu m'as quitté pour une petite p...
-- Je t'en prie Clarisse coupa-t-il. Je...
-- Si tu as peur de la vérité, moi non ! Elle est sûrement plus jeune, plus jolie. Tu me déçois je te pensais différent Raphael !
-- Tu m'as toujours mis sur un piédestal et tu avais tort...dit-il simplement.
Albatre pensait que Clarisse était repartie puisque le silence s'était installé. Puis le bruit des pas reprit et elle comprit que Clarisse empruntait le couloir.
Elle se tapit au fond de l'armoire et étala les vêtements de Raphael, devant elle comme un écran. Elle préférait mourir étouffée plutôt que Clarisse ne la découvre.
Raphael cria, cette fois-ci totalement angoissé.
-- Où vas-tu Clarisse ?
-- Je ne sais pas...peut-être est-elle dans ta chambre, qui sait ? Cette garce qui m'a volé mon petit ami !
-- Il n'y a personne, tu le sais bien !
Clarisse poussa la porte de la chambre qui s'ouvrit à la volée.
-- Allez sors, sois honnête, qui es-tu, une collègue de Raphael ? Cria-t-elle.
Albatre se terrait de plus en plus, se forçant à ne plus respirer, sa cage thoracique douloureuse.
Raphael entra à son tour et empoigna Clarisse par le bras.
-- Arrêtes ! N'es-tu pas capable d'accepter la séparation ? Tu ne te conduis pas comme la femme que j'ai pu aimer !
Clarisse se jeta contre Raphael, pleurant soudain.
-- Tu ne comprends pas, que je me fous d'être celle que tu as aimée, je veux être celle que tu aimes, celle que tu désires !
Il essaya de la consoler, mais elle se répandait en phrases dénuées de sens.
-- Je t'en prie va-t-en Clarisse...tu te fais du mal.
Elle tenta de le gifler à nouveau, mais il bloqua son bras.
-- C'est toi qui me fais du mal ! Et ne me raccompagne pas jusqu'à la porte, je sais où est la sortie. Je finirai par savoir qui c'est Raphael !
Elle s'en alla, tentant de ne pas se remettre à pleurer. Une fois que sa s½ur fut bel et bien partie, Albatre émergea de l'armoire. Raphael s'approcha d'elle, le regard meurtri et elle lui prit la main.
-- Ça n'a pas été trop dur d'entendre tout ça ? Demanda-t-il.
-- C'est pour toi que je m'inquiétais. Est-ce qu'elle t'as giflé ?
Raphael sourit amèrement.
-- Plutôt deux fois qu'une.
Albatre se laissa tomber sur le lit, fixant le plafond d'un air sombre.
-- Je ne crois pas qu'on pourra fuir la culpabilité. Elle est là, sournoise,rampante.
Raphael laissa échapper un soupir.
Debout dans la pièce, il faisait les cent pas.
Alors qu'elle ne s'y attendait pas, Albatre le vit donner un coup de poing dans le mur.
Il était silencieux mais son regard désespéré la heurta.
-- Pourquoi...pourquoi suis-je incapable d'être clair avec les gens ? Demanda-t-il d'une voix blessée.
Albatre pouvait sentir la détresse qui émanait de lui. Elle le contemplait en se disant que sans elle, rien de tout cela ne serait arrivé. Mais rien qu'à l'éventualité de devoir se passer de lui, elle savait qu'elle ne pourrait pas se sacrifier pour Raphael. C'était devenu impossible.
-- Je suis lâche dit Raphael.
Albatre se leva et se posta en face de lui, le regardant dans les yeux.
-- Moi aussi dit-elle en lui tendant la main.
Elle voulait lui dire qu'elle était là. Qu'il ne devait pas être le seul à porter le poids de tout cela. Il la fixa, l'air perdu.
Ses yeux marrons, assombris, se détournèrent et il prit sa main.
-- Est-ce que tu peux me laisser seul...Albatre, s'il te plait ?
Elle pressa sa main comme pour ramener son esprit vers elle. Elle ne voulait pas l'abandonner. Le laisser s'enliser dans un chagrin mélancolique.
-- Je suis désolé...mais je voudrais réfléchir, et même si j'ai besoin de ta présence je...
-- D'accord. Je comprends. Je vais te laisser.
Elle partit, effrayée par le silence qui s'installait autour d'elle.
Dehors le ciel reflétait son humeur soudaine. Il était gris et opaque. Elle se rendit à la voiture de Clarisse qu'elle avait garée dans une ruelle à l'écart. Elle se félicita d'avoir pensé à cela, ainsi Clarisse n'avait pas repéré la voiture.
Une fois assise sur le siège conducteur, elle s'affala contre le volant. Albatre était en colère contre elle-même et contre Clarisse. Elle souffla pour se calmer et démarra.
Clarisse n'était pas à l'appartement. Elle n'avait laissé aucune indication sur l'endroit où elle se trouvait et quand Albatre l'appela, elle tomba sur sa messagerie.
C'était dimanche, elle pouvait être n'importe où. Chez une amie ou dans un restaurant. Et elle était adulte. Il ne fallait pas s'en faire.
Albatre se prépara un repas, sans grand enthousiasme. Tout c'était enchaîné très vite ce matin.
Les bras de Raphael, puis l'armoire où elle avait du se cacher. Cela tourbillonnait dans sa tête. Elle revit la rage sourde de Raphael, son poing heurtant le mur de plâtre blanc.
Ses prunelles désespérées, comme hantées.
Elle songea que dans la semaine qui arrivait, elle aurait un nouveau professeur de philosophie. C'était mieux, mais elle n'arrivait pas à s'en persuader.
Elle passa le reste de sa journée dans une sorte de brouillard. Albatre ne faisait rien, restait assise, le regard dans le vide. Résistant à l'envie de penser à Raphael.
A la vue de la nuit qui tombe, elle sembla retrouver un peu de mouvement et se rendit compte que sa s½ur n'était pas encore rentrée.
Elle s'inquiéta un peu, puis décida ne plus s'en soucier.
Albatre replongea à nouveau dans une profonde léthargie, et décida d'aller se coucher.
Jamais un lundi matin ne parut à Albatre, plus explosif.
Elle se réveilla en retard, et tout de suite Clarisse lui tomba dessus. Sa s½ur but plusieurs tasses de café les unes à la suite des autres et commença à hurler contre elle.
-- Dépêche-toi ! Et sache que dorénavant tu n'as plus le droit d'emprunter ma voiture ! Regarde toi ce matin, sans énergie, complètement perdue, tu me fais pitié Albatre !
-- Je ne te dirai même pas ce que je pense de toi, Clarisse...Je crois que tu ne supporterais pas le choc ! Cria Albatre en se hâtant de préparer ses affaires de cours.
-- Ne me parle pas comme ça !
Clarisse, à bouts de nerfs semblait sur le point d'éclater en sanglots. Albatre vit qu'elle prenait un comprimé. Elle voulut alors s'arrêter, prendre le temps de lui demander comment elle allait.
Mais Clarisse lui cria de partir, de ne pas perdre plus de temps encore.
Albatre se demanda jusqu'à quel point elles ne se comprenaient plus...
Pendant sa semaine qui se passa de façon conventionnelle, Albatre n'entendit pas parler de Raphael.
Au départ, elle se dit qu'il avait besoin de temps. Qu'il voulait s'isoler, réfléchir et que ça prenait du temps.
Mais parce qu'elle ne le voyait plus au lycée, ce fut comme s'ils s'étaient séparés il y a un mois. Le nouveau professeur de philosophie d'Albatre, un homme approchant de la retraite était grincheux, à mille lieux de Raphael. Albatre se morfondait échangeant des piques avec Clarisse. Sa s½ur ne savait pas lui communiquer son mal être, et elles s'enfermaient dans l'hostilité.
Le temps passa lentement, puis Albatre se rendit compte que cela faisait trois semaines qu'elle n'avait vu ni entendu Raphael. Elle était horrifiée de constater qu'elle s'habituait à cette absence.
D'une certaine façon cela lui simplifiait la vie. Mais cela devenait alors une vie sans saveur.
Plus les jours s'accumulaient, moins Albatre n'osait contacter Raphael.
Son visage, ses yeux ocres faisaient partie d'un rêve lointain. Il redevenait une obsession à part entière...
Elle cherchait de bonnes raisons de l'appeler, d'aller le voir. Mais à chaque fois, quelque chose l'en empêchait.
Un soir, elle vit Clarisse s'effondrer sous ses yeux.
Clarisse, comme d'habitude, était agitée. Elle allait et venait dans la cuisine après avoir posé le dîner sur la table.
Devenant incohérente, elle rinçait des assiettes, s'asseyait, se relevait, lançait des phrases sans sens.
-- Une autre...j'en suis sûre...pourtant je lui avais dit...
Albatre la regardait tourner en rond, impuissante à calmer ses angoisses.
Puis elle tomba.
Albatre la vit chuter sur le carrelage blanc, comme au ralenti.
Elle se jeta alors à son chevet. Clarisse respirait difficilement, ne parvenant pas à se relever. Albatre la supplia de se réveiller, d'ouvrir les yeux.
Clarisse ne réagissait plus. Elle se força à ne pas paniquer. Ne pas crier à l'aide inutilement. Elle saisit son portable, appela un ambulance.
L'attente fut interminable. Albatre avait peur pour sa s½ur, elle se disait que tout était de sa faute.
Quand deux ambulanciers et un médecin sonnèrent à la porte, il la trouvèrent en larmes, tremblant de tout son corps.
A la vue du médecin penché sur Clarisse, elle eut peur de l'avoir tué. C'était stupide mais rien ne pouvait chasser cette impression.
-- Que s'est-il passé ? Demanda gentiment un infirmier.
-- Je...elle était agitée...elle marchait et elle est tombée...je n'ai rien pu faire, je vous en prie...
L'infirmier lui donna un calmant qui l'apaisa un peu. Elle guettait le diagnostic du médecin.
Il décida qu'il fallait emmener Clarisse sur une civière.
-- Qu'est-ce qu'elle a ? Qu'est-ce qu'elle a ? cria Albatre.
Elle avait chaud, tout était flou, tout allait vite. Et on ne voulait rien lui dire.
Albatre monta dans l'ambulance, la mort dans l'âme.
On avait placé un masque à oxygène sur le visage de Clarisse. Albatre prit la main de sa s½ur et la trouva glaciale.
Qu'avait-elle fait ?
Elle endossait la responsabilité de ce qui arrivait à sa s½ur.
Une fois à l'hôpital, Albatre dut encore attendre.
Elle jetait des regards affolés autour d'elle. Personne ne se souciait de sa présence. On avait emmené Clarisse.
Elle avait besoin de Raphael.
Cette pensée traversa son esprit comme un coup de tonnerre. Cela faisait presque un mois qu'elle ne l'avait vu, elle comptait quasiment les jours.
Son c½ur se mit à faire des embardées quand elle composa le numéro de Raphael.
-- Allo ?
Elle faillit se remettre à pleurer, en entendant sa voix grave.
-- Raphael, c'est moi...
-- Albatre souffla-t-il. Je suis désolé, j'aurais du te parler ou t'appeler...
-- Ça n'a pas d'importance. Clarisse a fait un malaise, elle est aux urgences. Je ne sais pas ce qu'elle a. Je t'en prie, viens vite !
Il resta silencieux quelques secondes puis répondit cachant mal son émotion.
-- J'arrive !
Albatre alla s'asseoir dans la salle d'attente, le visage entre les mains. Personne ne venait l'informer.
Puis Raphael fut auprès d'elle. Elle se jeta dans ses bras et il la serra contre lui pour la rassurer.
-- Ça va ? Demanda-t-il.
-- Personne ne me dit rien...je ne sais pas ce qui se passe chuchota-t-elle.
Il se força à s'éloigner d'elle et prit un air grave.
-- Est-ce que tu as essayé de parler à un médecin ?
-- Non...j'ai eu peur de craquer. Je m'inquiètes tellement pour Clarisse.
Elle se plongea dans le regard attentif de Raphael.
-- Ne t'en fais pas, tout ira bien assura-t-il.
Dix minutes plus tard, un médecin se présenta.
-- Vous êtes la s½ur de Mlle Sayas ?
Elle acquiesça, se raccrochant au bras de Raphael.
-- Comment va-t-elle ? Est-ce que c'est grave ? Demanda-t-il.
Le petit médecin leva un sourcil vers lui.
-- Monsieur est de la famille ?
-- Oui. Qu'à ma s½ur ? S'il vous plait...
L'homme en blanc sortit une note de sa poche. Et mit ses lunettes pour la lire, sans se presser.
-- Alors...Mlle Clarisse Sayas. Elle a avalé des amphétamines et un cocktail de médicaments à moindre dose. On lui a fait un lavage d'estomac. Elle est en observation.
Puis sans la laisser réagir ou lui poser d'autres questions, il fila. Albatre se laissa tomber sur une chaise en plastique.
-- C'est de ma faute souffla-t-elle.
Raphael l'air lugubre, s'assit près d'elle.
-- Je voulais te parler...Albatre...mais vu ce qui vient de se passer, ce n'est sûrement pas le moment idéal.
Elle leva des yeux humides vers lui.
-- Quoi ? Je suis désolée...c'est comme si je ne comprenais plus rien à ce que tu me dis.
Il passa ses bras autour d'elle et l'entoura.
Elle se laissa aller fermant les yeux. Elle n'avait plus la force de réfléchir.
-- Chut...ne parle pas. Pour l'instant, je suis là avec toi.
Elle trouva le ton de cette phrase exagérément désespérée mais ne protesta pas et se contenta d'enfouir son visage dans le cou de Raphael.

# Posté le mardi 19 juin 2007 09:01

Modifié le mardi 19 juin 2007 09:12

Coeur d'Albatre- Chapitre XV

Coeur d'Albatre- Chapitre XV
15

Quand Albatre entra dans la chambre de Clarisse, elle était si angoissée qu'elle tremblait. Elle avança à pas lents, jusqu'au lit où sa s½ur dormait.
Pâle comme le marbre, Clarisse respirait doucement, l'air serein.
Albatre lui prit la main et eut envie de se remettre à pleurer.
-- Je suis si désolée...excuse moi Clarisse, je t'en prie.
Elle chuchotait mais avait l'impression que ses paroles se répercutaient en écho dans la pièce.
-- Je n'ai jamais voulu ça tu sais. Je voulais juste arrêter de souffrir, tu m'entends !
Mais Clarisse dormait toujours inconsciente de ce que lui confiait Albatre.
-- Je suis incapable de renoncer à cet amour...si tu savais comme ça m'est impossible, de la même façon que cela t'es impossible. Qu'allons nous faire Clarisse ?
Elle prit un siège et s'assit près du lit de sa s½ur.
Elle se mit à compter les heures, jusqu'au réveil de Clarisse.
Raphael avait refusé de la laisser seule. Il attendait patiemment dans le hall de l'hôpital et elle pouvait presque sentir sa présence auprès d'elle. Lui aussi s'en voulait pour Clarisse, mais Albatre n'avait que faire de ses manifestations de culpabilité. Tout ce qu'elle voyait pour l'instant, c'était sa s½ur, immobile près d'elle.
Alors qu'Albatre s'était endormie, sa s½ur revint à elle et l'appela. Albatre sursauta et se précipita vers elle.
-- Clarisse...est-ce que ça va ?
-- Pas trop mal...oh...je m'excuse. J'ai été si irresponsable envers toi. Je ne savais plus ce que je faisais et...j'ai voulu mourir. Tout cela pour échapper au désespoir. Pour Raphael.
Albatre se mit à pleurer, s'en voulant plus que jamais.
-- Non, ne t'excuses pas. Je n'ai pas vu que tu allais si mal.
Puis elle prit une profonde inspiration.
-- Il est là. Raphael. Est-ce que tu veux le voir ?
Elle pensait malgré tout que peut-être Clarisse voudrait le voir.
Clarisse poussa une sorte de râle de douleur, puis hocha la tête.
-- Oui, dis lui de venir...
Ne sachant pas trop ce qu'elle faisait, Albatre alla chercher Raphael qui attendait en silence. Elle espérait pourtant secrètement qu'il refuserait de voir sa s½ur.
-- Elle veut bien que tu lui rendes visite...est-ce que ça ne te dérange pas ?
Raphael s'adossa au mur d'un air las.
-- Bien sûr que ça me dérange...je me sens tellement mal, mais il faut que je la vois. Je ne peux pas ignorer sa détresse.
Une fois dans la chambre en compagnie de Raphael et Clarisse, Albatre eut l'impression d'avoir fait un bond dans le temps. Un bond en arrière. Elle se retrouvait des mois auparavant quand elle avait laissé Raphael voir sa s½ur en premier.
Mais cette fois elle assisterait à leur entretien.
Raphael s'assit près du lit, un sourire gêné au lèvres.
-- Comment vas-tu ? Demanda-t-il.
Albatre, en retrait, ne pouvait s'empêcher d'écouter.
-- Je vais aussi bien qu'on peut aller en ayant avalé autant de médicaments...
-- Oui, c'est à cause de moi, je m'en veux...pardon Clarisse. Mais je ne mérite pas que tu perdes la vie. Personne ne devrais vouloir mourir pour moi.
Clarisse sourit.
-- J'ai été stupide, je crois que je t'aime trop...cela mettra du temps avant que je ne change.
Raphael lui prit la main.
-- Tu rencontreras quelqu'un Clarisse. Quelqu'un qui te fera oublier jusqu'à mon nom, j'en suis sur. J'espère juste que tu te remettras bien...
Il se leva pour partir et Albatre vit les larmes perler dans les yeux de Clarisse.
-- Au revoir Raphael.
Il se tourna vers elle, lui jetant un regard doux.
-- Adieu Clarisse...
Il passa devant Albatre, sans un mot.
Elle vit que sa s½ur avait de nouveau fermés les yeux et sortit à la suite de Raphael. Il se dirigeait vers la sortie, d'un pas lent.
Albatre le rattrapa.
-- Attends !
Il s'arrêta et elle se plaça devant lui, comme pour lui cacher la sortie de l'hôpital.
Elle croisa ses yeux, brouillés, obscurs et sut que quelque chose n'allait pas.
-- Que se passe-t-il Raphael ?
Il posa la main sur son épaule et l'emmena à l'écart.
-- Albatre...je croyais avoir la force...de pouvoir supporter les mensonges et la situation, mais c'est faux. Quand je vois toutes les conséquences de mes actes, j'ai peur.
-- Qu'est-ce que ça veut dire ?
-- Toi, Clarisse. Deux s½urs que je sépare. Je n'ai rien fait pour susciter de telles passions ! Je découvre chaque jour que je t'aime de la même façon que Clarisse m'aime, de façon désespérée. Il n'y a pas de solutions...je ne veux pas que tu souffres, et si tu dois choisir entre Clarisse et moi, et ça finira par arriver, aucun de nous ne le supportera. Il faut tout arrêter Albatre !
-- Non !
C'était un cri incontrôlable, meurtri.
Raphael prit son visage entre ses mains, la forçant à le regarder et à l'écouter.
-- Il le faut. Je suis dépassé par tout ça. Nous ne contrôlons plus rien...Il faut que l'on arrête de se voir. Pour ton bien et le mien...
-- Nous n'avons jamais rien contrôlé...Je ne veux rien contrôler !
Elle sentait les larmes brûlantes qui lui piquaient les yeux.
-- Je veux juste avoir une place dans ta vie...Raphael...même une place infime.
-- Je ne peux plus Albatre.
Elle eut soudain l'impression que tout tournait autour d'elle.
-- Je me fiche que tu veuilles jouer les preux chevaliers ou que tu aies une morale ! Je souhaite juste pouvoir continuer à te voir, te parler...même si ce n'est qu'une fois par an. Ne me laisse pas comme ça...
Ses yeux ocres sombres se posèrent sur elle, comme une caresse.
-- Je suis désolé. Je t'en prie, promets moi que tu ne feras pas de bêtises comme ta s½ur. Je ne vaux rien de tout cela.
Albatre décida de ravaler la douleur qu'elle ressentait en ce moment. C'était comme si tout l'intérieur de son corps brûlait, comme si chaque parcelle de son être se désagrégeait.
-- Très bien. Alors je te souhaite d'être heureux. Je m'en sortirai parfaitement, je ne serai pas déraisonnable.
Elle avait envie de ne plus le voir, de le quitter brusquement, pour que cela fasse moins mal. Raphael sembla déconcerté mais ne broncha pas.
-- Je t'aime Albatre...souffla-t-il. Mais on ne se reverra sûrement plus.
Elle le fixa d'un regard noir, décidé. A cet instant, c'était lui qui paraissait le plus fragile.
-- Alors si on ne se revoit plus...moi aussi...je t'aimais.
Faire cet aveu lui donna l'impression de s'arracher le c½ur. Elle tourna les talons et sortit en courant de l'hôpital. Raphael n'était plus qu'un souvenir. Raphael ne ferait plus partie de sa vie. Raphael était une chimère blessée.

Clarisse ne sortit de l'hôpital que quelques jours plus tard. Albatre et elle ne reparlèrent plus de sa tentative de suicide. Elles étaient polies et attentives l'une envers l'autre, mais une nouvelle nuance s'installait dans leur relations. C'était comme si elles n'étaient plus s½urs mais colocataires.
Depuis que Raphael lui avait annoncé qu'ils devaient tout arrêter, Albatre se vidait de son sang, goutte par goutte.
Elle maintenait une façade joyeuse et sans soucis, mais rien n'était plus faux. Et elle ne pouvait pas se confier à Lucile qui depuis qu'elle avait su pour elle et Raphael, s'éloignait petit à petit.
Il restait encore Sanzo.
Certes, il était le petit ami de Lucile et le cousin de Raphael, mais il pourrait l'écouter. Albatre sortit alors sous la pluie fine du mois de mars et se rendit chez lui. Elle espérait que Sylvain serait seul. Elle ne voulait aucun témoin pour la gêner dans ses confidences. Et elle fut exaucée.
Sanzo, mal rasé et en pyjama, vint lui ouvrir. Il ne portait pas ses lunettes à monture métallique et Albatre remarqua son nez rouge et l'écharpe nouée autour de son cou.
-- Tu es malade...je te dérange sûrement dit-elle quand il la fit entrer.
Il sourit mais aussitôt se mit à tousser, puis tenta de se reprendre.
-- Non, ça va Albatre...tu ne me déranges pas. Alors qu'est-ce qui t'abènes ?
Elle posa une main sur son front.
-- Menteur, tu ne peux pas faire semblant avec moi, tu sais ça ?
Il se laissa tomber sur une natte japonaise avec un soupir de mourant.
-- Est-ce que c'est Lucile qui t'envoies, elle s'inquiète beaucoup trop pour moi...
Albatre détourna le regard. Les longues conversations avec sa meilleure amie lui manquaient.
-- Non, ce n'est pas elle. A vrai dire...je ne l'ai pas vue depuis un petit moment.
-- Qu'est-ce que tu racontes, vous êtes dans le même lycée.
Albatre alla s'asseoir près de lui en tailleur.
-- Elle m'évite Sanzo, et...il est vrai que je me suis un peu isolée ces derniers temps.
Sylvain plissa les yeux et partit à la recherche de ses lunettes. En les mettant il vit alors l'expression triste d'Albatre.
-- Est-ce que c'est grave ?
Elle hocha la tête, évitant désormais son regard devenu perçant.
-- Je veux bien te raconter...mais s'il te plait...ne te fâche pas Sanzo...
Il tripotait son écharpe multicolore et dans un mouvement un peu brusque, il en déchira un pan.
Il grommela, contemplant le morceau de tissu.
-- Je l'avais acheté dans un magasin de commerce équitable, elle vient du Népal...bon sang.
Il marqua une pause et s'arrêta de bouger comme s'il assimilait une idée.
Albatre se pencha sur lui.
-- Sylvain ?
Il se leva brusquement et explosa:
-- C'est Raphael ! J'en étais sur, il est très étrange en ce moment et toi aussi ! Bon ok, je me calme, calme...
Il se rassit et tenta une posture de méditation mais les mots jaillirent à nouveau de sa bouche.
-- Raphael et toi ! Ce n'est pas vrai !
Albatre l'attrapa par les épaules et le secoua.
-- De toute façon, c'est fini, tu m'entends c'est fini...c'est ça que je suis venue te dire. Il m'a dit que ça ne pouvait pas continuer...qu'il n'en avait pas la force.
Se rappeler, les paroles, l'expression de Raphael ce jour là, n'était pas facile. Cela transperçait chaque fibre de son c½ur.
Sanzo se moucha bruyamment.
-- Tu devais commencer par me dire que vous étiez ensemble...Est-ce que tu ne me fais pas confiance Albatre ?
-- Ce n'est pas ça je te jure ! Tu es devenu mon meilleur ami...mais tu es aussi le cousin de Raphael et j'avais si peur que tu me juges, que tu m'en veuilles...
-- Si jamais je devais en vouloir à quelqu'un, ça serai Raphael. Je suppose que tu l'aimes et qu'il t'aime...et que tout cela est tellement touchant que je devrais vous approuver ?
Albatre le fixa de ses yeux noirs, luisants d'émotion.
-- Sanzo...il n'y a plus rien à approuver, je te l'ai dit.
-- Alors comme ça mon chez cousin n'assume pas d'avoir quitté sa petite amie pour une adolescente ?
C'était le première fois qu'elle le voyait aussi dur et elle craignait de voir Sylvain s'éloigner lui aussi.
-- Tu vois, c'est exactement pour la phrase que tu viens de prononcer, que j'aurai mieux faire de me taire ! J'aperçois tant de...mépris dans ce que tu penses maintenant de moi.
-- Non Albatre ! Je ne te méprises pas, j'ai peur pour toi. Je me demande quelles sont les conséquences de ce revers de Raphael, si tu vas bien...si tout ça ne t'as pas déjà détruite !
-- C'est toi qui m'avais conseillée d'être plus égoïste... je me demande si tu t'en souviens !
Elle empêcha ses larmes de se mettre à couler. Elle ne voulait plus jamais pleurer.
Sanzo posa sa main sur son épaule et elle prit une lente inspiration, sa gorge la brûlait.
-- Désolé Albatre. Raphael est quelqu'un d'intègre et il doit être persuadé que c'est pour ton bien qu'il fait ça. Au fond...je ne doute pas de votre amour, mais je suis peut-être un peu trop protecteur.
Albatre ne put alors plus refouler ses larmes aux frontières de ses paupières.
-- N'essaie pas de me faire espérer, cela ne sert à rien...
Elle appuya son visage contre l'épaule de Sylvain et inonda son pyjama de pleurs. Tout ces pleurs qu'elle avait empêché de couler juste après avoir quitté Raphael, elle les laissait échapper maintenant.
-- J'ai mal. Je ne peux pas me passer de lui chuchota-t-elle.
Sanzo caressait doucement ses cheveux, en se retenant d'éternuer.
-- Ça passera Albatre...ça passera...
Elle se demanda si lui-même croyait en ce qu'il venait de dire. Elle, elle avait bien peur que cette souffrance, ce fantôme qui prenait l'apparence de Raphael ne parte jamais.

Albatre devait continuer à aller au lycée, à manger, à boire, mais si elle avait pu, elle aurait abandonné tout cela. Et l'exemple de Clarisse qui allait désormais voir un thérapeute ne l'encourageait pas à s'en sortir.
Ses journées sans fin, où elle voyait le monde extérieur défiler devant ses yeux comme une scène de théâtre où on aurait rarement changé le décor, la laissait indifférente.
Ce n'était qu'une lente bataille contre l'envie qu'elle avait de mettre fin à sa vie.
Parfois, en marchant dans la rue, elle croyait voir Raphael, se retenait de crier son nom puis elle se rendait compte que l'inconnu n'avait rien de lui. Le mois de mars frais et pluvieux, lui donnait l'impression d'être interminable.
Albatre, plongeait dans des rêveries fiévreuses où l'absence de Raphael n'avait pas sa place.
Elle pouvait ainsi avoir l'illusion qu'il était près d'elle.
Clarisse, grâce à l'aide de son thérapeute, reprenait peu à peu le cours de sa vie. Elle affirma à Albatre qu'elle tirait un trait sur le passé. Mais parfois à table, son regard se perdait sur la chaise désormais vide où s'asseyait Raphael d'habitude.
L'ambiance à l'appartement, avait perdu de sa convivialité. Albatre essayait de se concentrer sur ses cours, repoussait la douleur en se plongeant dans les livres. De temps en temps, Sylvain l'appelait et un matin, Lucile vint même lui faire des excuses. Une nouvelle vie s'organisait sans Raphael. Ou plutôt autour du souvenir de Raphael. Mais Albatre se sentait sombrer.
Un soir brumeux, où elle n'arrivait pas à s'endormir, fixant la pleine lune, elle n'eut plus la force de résister à son envie d'aller chez Raphael.
Cette idée l'avait d'abord effleurée, puis elle s'était ancrée dans son esprit, pour ne plus la quitter. Elle se leva, enfila une veste sur son pyjama et sortit en silence, laissant Clarisse siffloter dans la cuisine.
Elle ne savait quel accueil elle allait trouver, mais sa détermination lui faisait peur.
Albatre ne pouvait pas se passer de Raphael, oublier ses yeux, sa bouche.
Rien de cela ne la quittait jamais et c'était plus qu'une obsession.
Elle fut tentée de marcher jusqu'à chez lui, sous les rayons argentés de la lune, mais se rappelant qu'elle avait le double de la clé de la voiture de Clarisse en poche. Elle décida de s'en servir.
Malgré l'interdiction de sa s½ur, elle n'hésita pas une seconde à démarrer.
Elle se gara au pied de l'immeuble de Raphael, le c½ur battant à tout rompre.
Mais au moment sortir de la voiture, Albatre hésita. Elle ne voulait pas s'imposer à Raphael, pas lui montrer l'image d'une jeune femme désespérée et perdue.
Elle craignait qu'il la rejette ou qu'il soit juste froid.
Elle ouvrit la portière, puis la referma aussitôt.
Quelqu'un sortait de l'immeuble. Une jeune femme. Albatre la regarda descendre les marches jusqu'à la rue en se disant qu'elle l'avait déjà vue quelque part. Elle fixa l'inconnue à la queue de cheval blonde, cherchant à se la remémorer.
Puis une autre personne sortit de l'immeuble. Albatre s'immobilisa derrière le volant en voyant Raphael.
Elle voulait crier, qu'elle était là, qu'elle l'aimait.
Mais la vue de la jeune femme se tournant vers Raphael l'arrêta. Elle la reconnut alors. Mademoiselle Ragetti, une professeur d'Italien de son lycée.
Albatre ne comprit pas ce qu'elle faisait là, près de Raphael.
Soudain, tout s'éclaircit.
Mlle Ragetti se pencha sur Raphael. Il descendit quelques marches et la jeune femme posa sa main sur son épaule. Et ils s'embrassèrent.
Albatre resta ainsi, incapable de détourner les yeux de cette vue qui l'écorchait à vif.
Elle ne pouvait s'empêcher de les quitter des yeux, tellement cela lui paraissait impossible. Elle avait mal au c½ur, elle avait froid et elle était sonnée, incapable de se repérer.
Mademoiselle Ragetti prit la main de Raphael et ils partirent ensemble, d'un pas rapide.
Albatre retrouva son sang froid, mais elle respirait mal et la douleur s'insinuait en elle. Elle démarra et appuya sur l'accélérateur. Toutes ses sensations se brouillaient.

# Posté le jeudi 21 juin 2007 09:40

Coeur d'Albatre- Chapitre XVI

Coeur d'Albatre- Chapitre XVI
16

Albatre voyait les rues défiler devant ses yeux. Elle accélérait sans relâche, se grisant de la vitesse. Elle ne voulait plus réfléchir, ni voir le visage de Raphael accolé à celui de Mlle Ragetti. Les mains crispées sur le volant , le corps penché en avant, elle prenait de la vitesse.
Les rues étaient quasiment vides. Elle s'engagea sur la nationale avec l'envie de rouler, de rouler à n'en plus finir.
Le vent s'engouffrait par la fenêtre, faisant danser ses cheveux.
Elle ne voyait plus rien, que les bandes blanches qui se reflétaient sous ses phares.
Albatre jeta un coup d'½il sur le compteur. Elle atteignait les cent kilomètres heure. Elle pressa de toutes ses forces sur l'accélérateur, contemplant la ligne droite, déserte, qui s'offrait à elle.
Elle s'éloignait peu à peu de la ville, poussée par le ronronnement du moteur. Raphael ne l'aimait pas. Il l'avait déjà oubliée, effacée de sa mémoire.
De la vitesse, plus de vitesse, ne pas penser.
Elle ne freinerai plus jamais. Les kilomètres défilaient sous la nuit noire. La lune s'était cachée sous les nuages.
La voiture engloutissait l'asphalte, mais rien ne chassait le poids de plus en plus pesant dans la poitrine d'Albatre, la déchirure et l'envie de pleurer.
Elle se laissa porter par la sentiment de puissance que lui donnait le fait de conduire si vite.
L'adrénaline coulait dans ses veines, comme du feu. Il ne fallait pas que ça s'arrête, pas que la douleur prenne le dessus.
Elle savourait la vitesse qui l'étourdissait.
Puis, deux phares l'éblouirent.
Un camion arrivait en face d'elle. Il était du mauvais côté et filait droit dans sa direction.
Soudain glacée, Albatre donna un brusque coup de volant et sortit de la route. C'est alors qu'elle vit qu'il y avait un pylône. Il se rapprocha de plus en plus. Enfin, tout fut sombre. Elle plongeait dans le néant, accompagnée par un crissement de pneus aigu.

Du bruit, beaucoup de bruit autour d'elle. On s'agitait.
-- Soulevez là, il faut la dégager, doucement...dit une voix.
Albatre essaya de bouger mais elle n'avait aucun contrôle sur son corps.
Les ténèbres dans lesquelles elle surnageait ne se dissipaient pas. Elle perdit à nouveau conscience.
Longtemps, Albatre crut être sur une plage. Elle entendait le bruit des vagues. Elle n'avait pas vraiment mal, mais elle avait l'impression que le mouvement de l'eau la faisait ballotter de droite à gauche.
L'obscurité ne la gênait pas vraiment. Elle passa du temps à écouter ce murmure semblable à celui qu'on entend dans un coquillage.
Puis un écho l'interpella. Peut-être prononçait-il son nom, mais elle n'en était pas sûre. Alors elle était de nouveau bercée par ce ressac obscur.

Au chevet de sa s½ur, Clarisse tenait la main d'Albatre entre les siennes. Livide, elle murmurait d'une voix faible.
-- Albatre, je t'en prie, ouvre les yeux. Tu ne peux pas m'abandonner...
Deux heures plus tôt, elle avait reçu un appel des urgences, Albatre avait eu un grave accident de voiture.
Clarisse qui ne s 'était même pas aperçue que sa s½ur était sortie, avait cru devenir folle.
Albatre lui avait désobéi en prenant sa voiture. Mais surtout Albatre était dans le coma.
-- Votre s½ur roulait à plus de cent trente kilomètres heure, sur la nationale, sans permis, avec votre voiture et vous ne saviez même pas où elle se trouvait ? Avait demandé un des agents de police présent à l'hôpital.
Clarisse encaissa la coup. Oui elle était une mauvaise s½ur. Oui, elle se contentait des apparences qui lui disaient que tout n'allait pas si mal, et alors ?
-- Mlle Sayas a une forte commotion et de multiples fractures, ce qui s'explique par la force du choc disait le médecin Elle a heurté de plein fouet un pylône...elle a de la chance d'être en vie.
-- Quand va-t-elle se réveiller ? S'inquiéta Clarisse.
Le médecin lui jeta un regard apitoyé.
-- Nous ne pouvons pas le savoir...son coma peut durer quelques heures ou quelques mois...Je suis désolé.
Plus que tout, Clarisse se demandait ce qui avait pu se passer. Pourquoi Albatre avait-elle prit la nationale, pourquoi roulait-elle si vite, elle qui était d'un naturel raisonnable ?
Toujours près de sa s½ur, Clarisse se préparait à passer du temps auprès de sa s½ur. C'était la seule famille qui lui restait. Elle ne pouvait pas la perdre elle aussi.
Albatre, flottant dans un univers confus, percevait par moment des éclats de lumière, des sons sourds. Comme si elle avait la tête sous l'eau. Elle tenta de reprendre le contrôle de ses sens, mais elle s'enfonçait de plus en plus dans des profondeurs inconnues.
Elle sembla voir la chevelure de Clarisse flotter près d'elle.
-- Albatre...Albatre...
La voix était lourd, comme distordue par la distance.
Clarisse ne parvenait pas à rester sans rien faire. Elle ne pouvait s'empêcher de parler à Albatre, croyant que si elle s'arrêtait elle condamnait sa s½ur.
Elle redoutait d'être vaincue par le sommeil et d'abandonner Albatre.
Repoussant une mèche sur le front de sa s½ur, Clarisse la contempla, elle paraissait si paisible.
-- Reviens...tu ne peux pas quitter ce monde comme ça...ça serait trop stupide. Est-ce que c'est parce que j'ai été trop intransigeante avec toi ? Je sais que je t'ai délaissée, tu as du croire que je pouvais mourir pour Raphael, c'est que je ne me soucie pas assez de toi...mais c'est faux. Je n'ai pas su me montrer à la hauteur.
Elle se mit à pleurer.
-- Si papa et maman étaient là, ils sauraient quoi faire. Ne pars pas Albatre. J'ai besoin d'une s½ur, tu m'entends ?
Le médecin repassa tard dans la nuit. Il voulait rassurer Clarisse mais ne pouvait cacher la gravité de la situation.
-- Si elle ne se réveille pas bientôt, il se pourrait qu'elle ne récupère pas certaines facultés. Elle a été très touchée...
Clarisse se leva, le regard toujours posé sur Albatre.
-- Ce n'est pas possible docteur ! Dites moi que c'est impossible...
Elle s'effondra, retenue juste à temps par le médecin qui la fit s'asseoir dans un fauteuil près de la fenêtre.
-- Il faut attendre et espérer dit-il.
Il sortit, l'air résigné. Clarisse enfouit son visage entre ses mains. Non cela n'était pas la réalité. Juste une imitation pâle et grotesque qui prendrait bientôt fin.
Albatre se retrouva soudain sur le sable. Elle n'était plus écrasée par une masse cotonneuse, elle n'étouffait plus.
Les contours de la pièce où elle se trouvait surgirent alors devant ses yeux. Toute la pièce valsait mais elle se sentait revenir à la vie.
Inspirant profondément, Albatre ferma les yeux et les ouvrit à nouveau. Puis la douleur s'empara d'elle. Affaiblie mais brûlante, elle parcourait son corps, s'arrêtant sur ses bras et ses jambes.
Albatre vit qu'elle avait plusieurs plâtres. Ce retour à la lumière l'étonnait encore. Elle avait de nouveau un corps, un cadre où se situer. Elle savoura le contact de l'air sur son visage.
Albatre vit alors Clarisse endormie dans son fauteuil. Par la fenêtre, les premières lumières de l'aube pointaient.
Albatre voulut appeler Clarisse, mais les mots, bloqués dans sa gorge, ne surgirent pas. Elle reste quelques minutes immobile à regarder autour d'elle.
Tant de temps s'était passé sans qu'elle ne s'en rende compte.
Elle croyait avoir heurté le pylône moins d'une minute plus tôt. Clarisse ouvrit lentement les yeux et s'étira. Puis elle se précipita vers Albatre.
-- Dieu merci, tu es réveillée ! Oh Albatre...
Elle répondit d'une voix qui lui parut affreusement lente.
-- Je...abîmé ta voiture.
Clarisse la serra contre elle, la berçant comme une enfant.
-- Ce n'est rien...si tu savais comme heureuse...
Clarisse appela une infirmière qui arriva suivit d'un autre médecin que pendant la nuit. Celui-ci était plus jeune et paraissait un peu plus optimiste sur la guérison d'Albatre.
-- Évidemment cette jeune demoiselle devra rester quelques temps à l'hôpital mais je suis sure que tout se passera bien dit-il.
Clarisse prit la main de sa s½ur.
-- Tu entends ça, tout va aller bien maintenant.
Albatre sourit et hocha la tête.
Mais depuis quelques instants, une question avait envahi son esprit. Elle aussi, avait-elle risqué sa vie pour Raphael, même inconsciemment ?
Elle décida de s'interdire de penser à lui.
-- Est-ce que tu veux que j'appelle tes amis ? Demanda Clarisse. Ils voudront sûrement avoir de tes nouvelles...
-- Appelle Lucile...et Sylvain, s'il te plait.
Clarisse promit qu'elle le ferait. Albatre se sentit lentement plonger dans un sommeil réel, cette fois.

Albatre s'accoutumait doucement à l'ambiance de l'hôpital. On lui avait fait changer de chambre et désormais elle en partageait une avec un jeune fille nommée Flora, qui s'était ouvert les veines. Clarisse lui apportait des livres, des bonbons et les photocopies des cours faites par ses professeurs. Ce qui faisait souffrir le plus Albatre n'était pas la douleur physique mais celle qu'elle ressentait en pensant à Raphael.
Elle s'était liée avec Flora et savait que celle-ci avait voulu mourir pour un homme qui ne l'aimait pas. Albatre se demanda si elle n'avait pas eu cet accident, en serait-elle arrivée au même point que Flora ?
Un samedi après-midi, elle reçut la visite de Lucile et Sanzo qui lui apportait un monstrueux paquet de chocolats.
-- Nous avons eu si peu pour toi, quand ta s½ur nous a téléphoné ! S'exclama Lucile en se jetant dans ses bras.
-- Quand est-ce que tu sors ? Demanda Sylvain, l'air grave.
-- Ça dépend de la vitesse de ma rémission mais dans une à deux semaines normalement. Ça fait du bien de vous voir...soupira-t-elle.
Sanzo serra sa main avec émotion.
-- Comment t'arranges-tu pour toujours te blesser comme ça Albatre ?
Elle croisa son regard inquiet.
Pensait-il qu'elle avait voulu se tuer ?
-- Jure moi que tu ne voulais pas te suicider ! S'écria Lucile.
Albatre secoua la tête négativement.
-- Certainement pas ! J'ai voulu éviter un camion et je suis rentrée dans...ce pylône.
L'horreur se peignit sur les traits de ses amis.
-- On dirait que tu trouves ça parfaitement normal dit Lucile avec tristesse. Mais tu n'as même pas le permis...
Sanzo se contentait de la fixer avec fureur. Elle était presque sûre qu'il avait deviné le lien avec Raphael.
-- J'ai fait une bêtise. Ça ne vous est jamais arrivé ? Demanda Albatre, tentant d'éviter les yeux de plus en plus lourds d'accusation de Sylvain.
Il prit Lucile par la taille et chuchota quelque chose à son oreille. Sa meilleure amie acquiesça.
-- Très bien. Je vous laisse parler tout les deux...Et Albatre tu es ma meilleure amie, ne te mets plus en danger, d'accord ?
-- D'accord.
Lucile déposa un baiser sur la joue d'Albatre et sortit.
Sanzo prit alors une chaise et s'assit de façon à ce qu'Albatre ne puisse éviter son regard.
-- Alors qu'est-ce que tu as à m'avouer ? Dit-il.
-- Tu sais déjà tout Sanzo...
Il eut une expression blessée.
-- Ne te fous pas de moi ! Qu'est-ce qu'il t'es arrivé au juste ?
Elle soupira.
-- Je ne veux pas te répondre.
Sylvain, les mains crispées sur le dossier de sa chaise, fronça les sourcils. Albatre frappée par sa ressemblance avec Raphael à cet instant, crut que son c½ur volait en éclat.
-- Pourquoi te bornes-tu toujours à te faire du mal Albatre ? Parle moi...
Elle réprima les sanglots qui surgissaient déjà.
-- J'ai vu...je l'ai vu...
Elle déglutit, tentant d'évacuer la douleur avant de continuer.
-- J'ai vu Raphael, il était avec une prof de mon lycée...et ils s'embrassaient au pied de son immeuble, Sylvain !
Il écarquilla les yeux sous la surprise puis soupira.
-- Alors continua-t-elle, j'ai roulé...roulé...je ne sentais plus rien, je ne voyais plus rien. Jusqu'à ce que ce camion arrive et qu'il me fonce dessus. J'ai tourné le volant mais je n'avais pas vu le pylône sur le côté...
Sylvain avait les yeux embués.
-- C'est de sa faute alors...Il est, un tel modèle pour moi...Je ne pensais pas que Raphael pouvait provoquer cela...j'ai tellement de peine pour toi. Mais que dire, je ne peux trouver d'excuses à Raphael !
-- Je ne veux pas y penser Sanzo, je ne peux pas.
Elle tourna la tête pour qu'il ne voit pas le commencement de ses larmes.
-- Peux-tu me laisser Sanzo ?
Il se leva, sans bruit et dit d'une voix étrange :
-- J'aimerais tellement pouvoir guérir toutes tes blessures, même celles causées par Raphael...
Quand il ferma la porte, Albatre laissa les perles de son chagrin couler librement.

La vie dans la bulle de l'hôpital, lui paraissait désormais plus sure que la vie extérieure. Au mois, elle n'avait pas de surprises, entre les murs blancs du bâtiment et tout s'écoulait tranquillement.
Clarisse n'osait plus élever la voix en sa présence et la traitait comme une poupée fragile, mais elle ne venait pas très souvent. Albatre la plupart du temps discutait avec Flora, mais celle-ci devrait bientôt sortir.
Parfois Albatre dessinait car son seul bras non plâtré était le droit. Alors, inconsciemment ou non, elle traçait les contours du visage de Raphael. Elle déchirait ensuite ces croquis en petits morceaux et se traînait jusqu'à la fenêtre pour les laisser s'envoler. Elle avait pris en grippe une des infirmières parce qu'elle avait la même coiffure que Mlle Ragetti et elle passait beaucoup de temps à imaginer des scénarios pour la contrarier.
Albatre savait qu'elle n'était pas plus heureuse qu'avant, mais au moins, personne ne lui demandait d'efforts à fournir. Quand elle entama sa dernière semaine à l'hôpital, ses plâtres étaient couverts de message de Lucile, Clarisse, Sanzo et même Mapif qui lui avait rendu visite une fois.
Sa voisine de lit, Flora, était partie depuis deux jours. Albatre se morfondait. Elle avait soudain envie de quitter ce cocon protecteur pour la liberté de se mettre en danger.
Le soir tombait et elle s'était assoupie, quand un médecin entra dans sa chambre. Elle ne l'avait jamais vu et le crépuscule ne l'aidait pas à l'identifier. Il s'approcha alors et retira son masque et sa blouse.
-- Raphael !
Son cri avait du résonner dans tout l'hôpital. Il posa un doigt sur ses lèvres.
-- Qu'est-ce que tu veux ? Demanda-t-elle plus doucement.
Elle voulait être impitoyable avec lui, mais il lui paraissait plus beau encore que dans ses souvenirs et cela la rendait moins détachée.
-- Je suis venue voir comment tu vas...
Il s'assit sur le bord de son lit.
-- Comme avec Clarisse, tu viens voir les résultats de ce que tu as fait ?
Raphael cessa de sourire.
-- Je...Non. C'est Sylvain qui m'a appris ce qui t'étais arrivé. Il m'en veut pour ça.
Albatre essayait de ne pas le fixer avec insistance, mais c'était dur.
-- Il t'as tout dit ? Demanda-t-elle avec angoisse.
-- Il m'a dit que tu as évité un camion, puis foncé dans un pylône. Rien de plus.
Albatre sentit sa colère contre Raphael décupler.
-- Ce que tu ne sais pas, c'est qu'avant de me trouver sur la route, je suis allée chez toi...et que je t'ai vu avec...Mlle Ragetti.
Raphael ne bougea pas, scrutant toujours les prunelles sombres d'Albatre.
-- Je...commença-t-il.
-- Ne t'en fais pas. Je ne te ferai pas de reproches hystériques et je ne te demanderais pas pourquoi. Je sais déjà. Je suis trop jeune, trop naïve. Pars Raphael.
Il ne fit aucun mouvement et se sentit piégée par ses yeux ocres.
-- Pars...le supplia-t-elle.
-- Je n'ai pas fait tout cela pour partir maintenant dit-il.
Leurs regards s'affrontaient, puis ils se perdirent l'un dans l'autre.
-- A quoi joues-tu Raphael. Que fais-tu là ?
Elle voulait savoir pourquoi il s'obstinait ainsi...La douleur était diffuse dans tout son corps mais la vue de Raphael l'apaisait.
-- Je suis là parce que ma volonté m'y a poussé. Parce que j'avais envie de te voir, parce que je ne supporte pas l'idée que tu puisses être blessée.
Albatre évita de le regarder.
-- N'est-ce pas trop romantique Monsieur Jouvert ? Demanda-t-elle comme un écho à une question qu'il lui avait posée dans le passé.
-- Tu m'obsèdes Albatre et je ne peux rien contre.
-- C'est faux. Je ne sais pas...peut-être t'ai-je influencé en te disant que je t'aimais, mais ce n'est qu'une illusion.
Il se pencha sur elle et dans l'obscurité qui était tombée sur eux, elle vit ce visage qui l'avait tant hantée.
-- Est-ce que c'est ce que tu penses ? Car ça expliquerai que lorsqu'on s'est quitté tu étais aussi froide, aussi résignée...
-- Que voulais-tu, que je meure de chagrin à tes pieds ? Cria-t-elle presque.
-- Peut-être voulais-je un mot qui me retienne, qui me ramène à la raison, parce que du moment où je ne t'ai plus vue, je suis devenu fou.
Elle tendit une main vers la joue de Raphael.
-- Si j'ai survécu sans toi, c'est uniquement par réflexe. J'ai souffert. Et quand je t'ai vu avec elle...
-- Je n'ai aucune excuse. Je t'ai écartée de moi, je croyais que c'était raisonnable, moral, mais je ne pouvais pas te chasser de mes pensées.
J'espérais chaque jour que tu viendrais sonner à ma porte. Quand Laure Ragetti m'a invité à boire un verre, j'ai voulu t'oublier. C'est impossible.
-- J'ai l'impression d'être en prison depuis que tu es entré dans cette chambre. Pourquoi à chaque fois que tu interviens dans ma vie, tu me fais me rendre compte combien elle était misérable avant toi ?
Elle sentit le sourire de Raphael s'étirer contre sa joue.
-- Je t'aime Albatre. Je n'aime que toi, quoi que je fasse. Je suis la cause de tes blessures, je le sais...maintenant dis moi de m'en aller.
Albatre avait oublié qu'elle était blessée. Raphael pansait ses plaies.
-- Tu sais que ne peux plus te laisser partir...
Elle rapprocha leurs lèvres et ils s'embrassèrent comme jamais ils ne l'avaient fait les mois auparavant.
-- Pardon...chuchota Raphael.
Elle rit en le voyant déposer des baisers sur sa main.
-- Tais-toi souffla-t-elle. Je ne veux pas imaginer qu'il y a quelque chose à pardonner.
Albatre se blottit dans les bras de Raphael, ayant l'impression d'avoir retrouvé sa place.





# Posté le dimanche 24 juin 2007 08:41

Modifié le dimanche 24 juin 2007 09:06

Coeur d'Albatre- Chapitre XVII

Coeur d'Albatre- Chapitre XVII

17

Le jour où elle devait sortir de l'hôpital, Albatre reçut une nouvelle visite de Raphael. C'était le matin et il était encore tôt.
Depuis quelques jours, elle regardait le temps passer. Quand Raphael poussa la porte de sa chambre, avec un bouquet à la main, Albatre sut que c'était à cause de lui que le temps ralentissait.
Elle garda les yeux mi-clos, en profitant pour l'observer à sa guise. Il crut qu'elle dormait, posa les fleurs sur la table de chevet et alla s'asseoir à côté du lit. Le regard d'Albatre se posa sur son visage calme et songeur. Elle se demanda pourquoi elle ne le voyait pas comme ça le jour de leur première rencontre.
-- Je sais que tu ne dors pas dit-il au bout d'un moment.
Elle ouvrit complètement les yeux et s'étira.
-- Quelle heure est-il ?
-- Huit heures.
Albatre bailla puis s'assit dos à un oreiller.
-- Comment ça se fait qu'on t'ai laissé entrer ? Demanda-t-elle.
Raphael eut un sourire narquois, de ceux qui l'avait agacé quand elle ne le connaissait pas encore.
-- J'ai soudoyé l'infirmière...dit-il avec un clin d'½il.
Albatre le fixa pour essayer de savoir s'il était sérieux ou non.
-- Et que me vaut cette visite matinale ?
Raphael lui tendit les roses qu'ils avaient apportées. Ses yeux ocres étaient indéchiffrables.
-- Tu sors cette après-midi n'est-ce pas ? Cela valait bien quelques roses.
Albatre les prit et les posa près d'elle. Elle ne savait quoi lui dire mais son c½ur faisait des bonds de joie.
-- Merci.
Elle vit qu'il la regardait d'un air doux.
-- Est-ce que...est-ce qu'on est le genre de couple qu'on voit au cinéma ? Finit-elle par demander.
Raphael éclata de rire, un rire contagieux.
-- C'est ce que tu voudrais qu'on soit Albatre ?
Il prit son menton entre ses mains, et contempla ses yeux noirs.
-- Non. Parce que je crois que ce genre de couple n'existe pas...tu sais ils sont désespérés ne vivent, ne dorment que pour leur amour. Ce ne sont pas des gens normaux...
Elle s'arrêta, consciente que finalement cela s'appliquait aussi à elle.
-- Hum...intéressant. Comme ça tu ne vis pas que pour notre amour ? Demanda-t-il avec malice.
Elle voulut répondre mais il se pencha vers elle et la fit taire d'un baiser.
A ce moment Albatre ressentait un sentiment de bonheur qui l'étourdissait jusqu'à la folie.
La porte s'ouvrit derrière eux, les offrant à la vue de Clarisse, enlacés.
Albatre sentit alors qu'elle devait profiter du silence qui régnait encore, de ce silence qui précéderait l'explosion.
Raphael la relâcha doucement, se leva, faisant face à Clarisse et au médecin qui la suivait.
-- Je...j'étais venue voir comment tu allais ce matin. Dit Clarisse.
Le médecin comprenant que quelque chose était sur le point d'éclater fit marche arrière et sortit, fermant la porte sur eux.
Le regard de Clarisse voguait de l'un à l'autre, empli d'incompréhension.
Ses yeux vert foncé s'arrêtèrent sur Raphael.
-- Sors ! Ordonna-t-elle d'une voix sèche.
Il ne bougea pas, échangeant un regard avec Albatre. Clarisse le tira par le bras, et l'entraîna violemment vers la porte. Il se laissa faire, sans un mot. Clarisse le scrutait avec dégoût. Quand elle le poussa durement dans le couloir, il voulut parler, mais elle le devança.
-- Non...Pas un mot, je ne veux plus rien entendre qui vienne de toi.
Albatre, humiliée et meurtrie attendait de devoir s'expliquer face à Clarisse. Elle n'avait jamais réellement pensé que sa s½ur puisse être au courant. Pourtant le jour était arrivé où il fallait tout révéler.
Clarisse vint se poster au pied de son lit, les poings sur les hanches.
Albatre osa affronter son regard, à sa grande surprise.
-- Je n'aurai jamais pu imaginer ça, jamais.
-- Tu n'étais pas la mieux placée pour regarder la vérité en face, tu es ma s½ur...dit Albatre, lentement.
Clarisse était pleine d'hostilité.
-- Tu n'es plus la même Albatre, la s½ur que je connais ne m'aurais jamais dit ça !
-- Peu importe qui je suis devenue. Je n'ai jamais voulu que tu souffres...
Clarisse se pencha vers elle, l'air haineux.
-- A qui espères-tu faire croire ça ? A qui ? Lui et toi, vous saviez parfaitement ce que vous faisiez !
Albatre ne pouvait pas se défendre. Elle ne le voulait pas.
-- Je suis tombée amoureuse de lui Clarisse mais je sais que ça n'excuse rien.
-- Tu as raison, vraiment rien. Je...ne peux même pas me rappeler tous ces moments où tu étais avec nous Albatre, où je croyais que tu détestais Raphael...
-- Si je l'avais vraiment détesté, tout aurait été plus facile...
Elle sentait le regard brûlant de ressentiment, posé sur elle.
-- Tu as ta propre clé de l'appartement et tu es presque majeure. Tu viendras chercher le reste de tes affaires quand je serai au travail.
-- Clarisse...
-- Je ne veux plus vivre avec toi. Je n'ai plus de s½ur !
Clarisse se pencha sur elle et lui caressa les cheveux dans un dernier reste d'affection.
-- C'est clair ? Demanda-t-elle.
-- Très.
Albatre vit les yeux de sa s½ur refléter une douleur immense.
-- Je pensais que tu ferais ton chemin avec mon aide Albatre...maintenant je ne peux que te souhaiter bonne chance...et adieu.

Albatre, restée seule, ne parvenait pas à se faire à l'idée qu'elle n'habiterait plus avec Clarisse. Qu'elle ne rentrerait pas chez elle. Un vide cruel avait creusé un cratère dans sa vie.
Clarisse l'avait abandonnée...
A sa sortie, ce fut Raphael qui vint la chercher. Il ne dit rien, porta ses valises et la couva d'un regard anxieux.
Albatre gardait encore un plâtre au bras gauche. Souvenir cruel de son accident et de ses conséquences.
-- Viens habiter chez moi...dit Raphael au bout de quelques minutes.
-- Je n'avais nulle part d'autre où aller de toute façon...soupira-t-elle.
Il prit sa main et elle posa la tête sur son épaule.
-- Maintenant nous sommes comme deux fugitifs qui ne vivent que pour le présent...souffla-t-elle.
Raphael sourit.
-- Je ne compte pas fuir dit-il. Et puis tu as ton bac à passer...
Il conduisit lentement en contemplant le reflet d'Albatre dans sa vitre. Elle posa sur lui ses yeux d'obsidienne.
-- Je n'ai plus que toi, Raphael...
Albatre eut du mal en entrant chez lui, au fait que c'était chez elle aussi désormais. Il l'aida à défaire ses bagages et elle installa ses vêtements dans la grande armoire de la chambre. Elle avait un regard différent sur l'appartement de Raphael puisqu'elle allait y vivre. Il lui semblait plus...familier.
Subitement, elle entoura le cou de Raphael de son bras droit.
-- Est-ce que tu regrettes ? Après tout maintenant tu m'as sur les bras.
Il l 'enlaça et parut amusé.
-- Non, je dirai plutôt que je t'ai dans les bras. Ne t'inquiètes pas, ça ne me déplait pas. Si Clarisse t'as mise dehors, je n'y suis pas innocent...loin de là.
Albatre se perdit au son de sa voix.
-- Que veux-tu dire ?
-- Toutes ces discussions que j'avais avec toi, je me rendais bien compte que tu m'intéressais plus qu'il n'aurait fallu...je n'étais pas aussi aveugle que tu le crois.
Il était redevenu le Raphael assuré et plein de séduction qu'elle connaissait.
Albatre, fascinée par le halo qui semblait émettre, ne sut encore que répondre.
A chaque fois qu'elle croyait le connaître un peu, Raphael lui révélait plus de sa complexité.
-- J'aime la façon dont tu m'observes souffla-t-il.
Albatre leva les yeux vers lui, hésitante.
-- Pourquoi ?
-- Parce que tu as les yeux si sombres que je ne peux jamais y lire quoi que ce soit. Pourtant tes yeux expriment tant de choses...surtout quand tu es en colère...
-- Raphael, je t'aime murmura-t-elle. Et je hais ces mots...qui ne peuvent pas exprimer la réalité de ce que je ressens.
Il fit glisser ses doigts sur le plâtre d'Albatre puis sur la peau de son bras.
-- Quand est-ce que tu pourras l'enlever ?
Elle frissonna sous cette lente caresse.
-- Dans six jours...
De sa bouche, il effleura son cou puis sa gorge. Le silence s'installa.

Le lendemain, Albatre décida qu'elle irait chercher ses affaires chez Clarisse.
Raphael avait proposé de le faire lui-même mais elle avait refusé. C'était un symbole pour elle.
Elle commençait une nouvelle vie. Albatre avait choisi l'après-midi, à une heure où elle serait sure de l'absence de sa s½ur. Raphael l'accompagna tout de même pour l'aider à tout porter.
En entrant dans l'appartement vide, elle ressentit un début de nostalgie. Tout cela était fini. Autre chose commençait. Elle devenait une adulte, qui avait les rênes de sa vie en main.
Se forçant à ignorer ici et là, les petits objets qui lui rappelaient des moments heureux, Albatre accéléra le pas. Raphael la suivait en silence. Ils avaient l'impression d'être entrés en voleur dans l'appartement.
Albatre rempli plusieurs sacs et valises avec ses affaires. Sa chambre deviendrait un lieu à l'abandon, cela lui faisait mal. Quand il n'y eut plus de place pour les babioles à emporter, elle détourna les yeux. Choisir d'emmener tel objet à la place d'un autre était trop dur.
Raphael, les bras chargés traversa rapidement le salon. Albatre s'immobilisa devant un meuble.
-- Tu viens ? Demanda-t-il.
Elle s'empara d'une photo posée sur la commode devant elle. Un cliché de Clarisse et elle, datant de l'année dernière. Quand tout allait bien encore.
Albatre sortit l'image de son cadre et la glissa dans sa poche.
Puis la dernière vision de l'appartement s'estompa et elle se retrouva dans la rue.
Raphael la prit par l'épaule et ils marchèrent jusqu'à la voiture.
-- Tout va bien ? C'est dur pour toi de quitter tout ça.
Albatre secoua la tête.
-- Non ça va.
Elle dut se forcer pour ne pas se retourner et repartir en courant à l'appartement. Puis elle se rappela la photo dans sa poche et continua à avancer.

En reprenant les cours, Albatre dut affronter le torrent de questions qui accompagne celui qui revient d'une longue absence.
Mais elle répondait toujours la même chose et finissait par chasser les curieux. Oui, elle allait bien, non elle n'avait écrasé personne...
Lucile, l'accueilli avec joie et soulagement. Albatre n'osa pas lui avouer que Clarisse l'avait chassée de chez elles. Elle voulait juste rassurer sa meilleure amie, lui dire que tout était comme avant. Albatre dut aussi braver la montagne de travail érigée par son séjour à l'hôpital. Elle se rendit compte que contrairement à ce qu'elle avait pensé quelques semaines plus tôt, elle voulait avoir son bac. Elle voulait l'avoir pour Raphael. Et bien que Clarisse l'ait bannie de sa vie, son opinion lui importait encore.
La guérison, toute en douceur, finit par arriver. Albatre enleva son dernier plâtre et à la fin du mois d'avril, elle ne gardait presque aucune trace de son accident.
Sa vie avec Raphael s'organisait. Ils dormaient ensemble, sans plus, mais parfois Raphael s'exilait sur le canapé du salon.
Raphael qui donnait des cours dans un lycée en périphérie de la ville, ne rentrait pas à midi et Albatre mangeait seule. Mais le soir, ils partageaient un vrai dîner et se racontaient leurs journées.
Le premier à apprendre qu'Albatre vivait chez Raphael, fut Sanzo.
Un dimanche après-midi alors qu'ils devaient sortir, Sylvain vint frapper à la porte. Avant qu'il n'ouvre la bouche Albatre lui avait déjà tout expliqué.
-- Je vis ici Sanzo. Clarisse m'a mise dehors...Voilà maintenant tu sais tout.
Sylvain se tourna vers son cousin.
-- Est-ce que tu es si irresponsable que ça Raphael ? Tu aurais du convaincre sa s½ur de ne pas la chasser...
Albatre prit ostensiblement la main de Raphael.
-- Je n'ai plus de s½ur, alors ne lui fait pas de reproches d'accord ?
Sanzo baissa la tête devant le regard imperturbable de Raphael.
-- Ok. C'est juste que...ça me fait bizarre que vous soyez un couple.
Ils lui proposèrent de rester boire un verre mais Sylvain prétexta qu'il avait des choses à faire et fila.
Albatre soupira.
-- Est-ce que c'est si étrange toi et moi ? Demanda-t-elle.
Raphael éclata de rire.
-- Je n'en sais rien. Je ne suis plus très objectif...mon c½ur.
Albatre fronça les sourcils.
Elle lâcha sa main et lui donna un coup de coude.
-- Eh, je n'aime pas les mon c½ur, ni les chérie...Mr Jouvert.
-- Très bien ma petite roche.
Elle grimaça mais ne protesta pas. Il passa une main sur sa joue pour se faire pardonner.
-- Fragile et tendre comme l'albâtre souffla-t-il au creux de son cou.
Albatre se tourna vers lui et l'embrassa brusquement.
-- J'ai envie de toi...dit-elle.
Les pupilles ocrées de Raphael s'obscurcirent
-- Je...je préfère qu'on attende...
-- Oui, je sais.
Ils s'éloignèrent l'un de l'autre.
Depuis qu'elle vivait avec lui, Albatre s'enivrait de la présence de Raphael. Chaque jour, elle devenait plus dépendante de lui, de son sourire. C'était différent d'avant mais plus fort.

Albatre savait que le meilleur ami de Raphael, Stanislas, était au courant qu'elle habitait là et qui l'avait bien pris. Mais Marianne et Philippe, le couple qui s'entendait avec Clarisse ignorait tout.
Raphael voulut les inviter à dîner pour leur apprendre la place que tenait Albatre dans sa vie.
-- Lorsque je les ai rencontré à ton anniversaire, ils m'ont snobé protesta-t-elle.
Raphael ne les voyait pas souvent mais ils étaient de vieux amis et ils tenaient à eux.
-- Ils ne te connaissent pas Albatre...quand ils verront que tu es formidable, cela changera.
Albatre qui mettait le couvert faillit laisser tomber plusieurs couteaux.
-- Ils me prennent pour une gamine stupide...s'ils pensent ça ils ne changeront pas d'avis. Que leur répondras-tu quand ils te demanderont pourquoi tu as laissé tomber la brillante Clarisse pour sa petite petite s½ur ?
Raphael se plaça derrière et posa ses mains sur ses épaules.
-- S'il te plait. Ils ne diront rien, ce sont mes amis...
Elle se tourna vers lui avec un sourire doux.
-- D'accord. Je veux leur prouver que je ne suis pas la petite sotte qu'ils croient.
-- Oui, tu es la jolie sotte qu'ils croient...plaisanta-t-il.
Albatre pointa les couverts sur lui.
-- N'oublie pas que je suis armée...
Ils passèrent le reste de la soirée à rire et à se chamailler.
Ce fut la semaine suivante que Marianne et Philippe arrivèrent sur leur trente et un, pour le dîner.
Albatre qui voulait faire bonne impression avait échangé son habituel jean contre un pantalon en satin et elle s'était achetée un chemisier blanc brodé.
Elle noua ses cheveux en queue de cheval et demanda son avis à Raphael.
-- Ça alors soupira-t-il, on dirait que tu vas à un repas d'affaires.
Elle l'observa, élégant, attirant dans avec sa chemise blanche et son jean et fit la moue. Raphael n'avait pas besoin de faire d'efforts, elle si.
-- Ils ne vont pas apprécier tu crois ? Demanda-t-elle anxieuse.
Raphael posa une main sur sa barrette, la retira et fit cascader les cheveux d'Albatre sur ses épaules. Il défit le premier bouton du chemisier en organza et lui sourit, mutin.
-- C'est comme ça que je te préfères et je me fiche de leurs avis.
Albatre sentit son appréhension diminuer un peu. Qu'avait-elle vraiment à craindre avec Raphael à ses côtés ?
Albatre reconnut à peine le couple qui pénétra dans l'appartement tant leurs visages avaient laissé peu de traces dans ses souvenirs.
Marianne, une jeune femme presque rousse, semblait avoir abusé des UV et Philippe était terne à côté d'elle avec ses cheveux châtain et son costume gris. Dès que ses talons aiguilles dorés eurent franchi le seuil, Marianne se précipita vers Albatre.
-- Oh mais quel ravissement que cette jeune fille ! S'exclama-t-elle.
Elle lui fit deux bises sur chaque joue. Philippe lui se contenta de lui serrer la main.
Raphael observait tout cela d'un ½il inquiet. Albatre pressa davantage sa main.
-- Excusez moi mais je ne crois pas me rappeler de votre prénom glissa mielleusement Marianne.
-- Albatre.
L'invitée battit des cils puis jeta un petit regard vers Raphael.
-- C'est une pierre l'albâtre, non ? N'est-ce pas poétique ?
Albatre tenta de dissimuler son agacement et eut un sourire glacial.
-- Tout comme Marianne...n'est-ce pas patriotique ? Demanda-t-elle.
Raphael dut tourner la tête pour dissimuler son amusement sous l'air ahuri de son amie et Albatre crut entendre Philippe étouffer un rire.
-- Quelle charmante enfant dit Marianne. Comment va votre s½ur Clarisse ?
Touchée par cette remarque acide, Albatre baissa la tête. Elle ne pourrait pas supporter cela très longtemps.
-- Marianne, s'il te plait ! Trancha Raphael.
-- C'est vrai que c'est soudain Raph intervint Philippe pour la première fois. Tu changes de petite amie, sans nous informer de rien. Que deviens cette pauvre Clarisse ? Elle était plaisante...
Albatre se leva.
-- Je vais voir où ça en est dans la cuisine dit-elle.
Avant que Raphael n'ait pu la retenir, elle sortit du salon.
Haletante, des sanglots au fond de la gorge, Albatre s'adossa au mur près de la cuisine, les bras autour d'elle.
Elle entendait encore les voix de Marianne et Philippe qui rebondissaient contre les murs.
-- Pourquoi faites-vous cela ? Demanda rudement Raphael.
-- Faire quoi Raphael ? Nous essayons de te faire voir la vérité en face...cette fille est fragile, malléable. Tu ne sais pas ce que tu fais avec elle.
-- Je suis heureux avec Albatre. Mes amis devraient le comprendre ou du moins essayer de le comprendre !
-- Elle est charmante...certes. Mais elle a dix-sept ans. Les vrais amis se doivent de te dire que tu fais n'importe quoi...Tu es prof de philo, et tu veux nous faire croire que...qu'Albatre est intéressante à tes yeux ? Cela ne durera pas et tu le sais !
Dos au mur, Albatre décelait chaque intonation sarcastique, chaque mot blessant. Tout s'entrechoquait dans sa tête, la voix aigue de Marianne prenait de l'ampleur, lui jetait tout au visage, comme un coup bref et violent.
-- Même si l'on se connaît depuis longtemps, je n'aurais qu'un seul mot pour vous : dehors dit Raphael.
-- Mais tu es devenu fou ! S'exclama Marianne. Tout ça pour une...
-- Dehors, sortez ou je ne réponds plus de moi ! Rugit-il.
Albatre ne l'avait jamais entendu si en colère et il se contenait encore.
Philippe et Marianne surgirent dans le couloir et passèrent devant elle, le visage d'une pâleur mortelle. Le veston de Philippe était chiffonné comme si on l'avait secoué par le col.
-- Au revoir dit Albatre.
Ils ne prirent pas la peine de répondre.
Albatre, détruite par ce qu'elle avait entendu, se laissa glisser sur le sol. Il n'y avait même pas eu de dîner.
Aux yeux de Marianne et Philippe, elle ne valait rien et elle ne pouvait l'accepter. Raphael la trouva assise en position f½tal dans le couloir. Elle avait la nausée. Il la prit dans ses bras et l'entoura du rempart de son corps.
-- Albatre...j'aurai tellement voulu que tu n'entendes rien de tout ça. Je suis désolé. C'est de ma faute.
Elle le regarda avec de grands yeux sombres et brillants.
-- Je voulais que qu'ils m'acceptent, pour que tu sois fier d'être avec moi souffla-t-elle.
-- Je suis fier de toi, je suis fier d'être le seul à pouvoir posséder ton c½ur. Je n'ai pas besoin d'eux...
-- Raphael...
Le seul fait qu'il soit si près d'elle la guérissaient de tout ces mots, ces pointes de flèches envoyées dans sa direction.
-- Nous allons faire un voyage dit-il. Pour oublier un instant toute la laideur de ce monde...








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# Posté le jeudi 28 juin 2007 10:13

Coeur d'Albatre- Chapitre XVIII

Coeur d'Albatre- Chapitre XVIII
Ceci est le dernier chapitre du roman. Je posterais bientôt l'épilogue...Merci à tous ceux qui ont lu mon histoire !
Un grand merci à mon attachée de presse pour son soutien(lol)

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18

-- Où allons nous aller ? Demanda Albatre d'une voix étouffée par l'émotion.
Raphael la souleva délicatement dans ses bras et la porta au salon où ils prirent place sur le canapé d'angle.
-- On peut partir chez mes parents, pour un week-end loin du monde...Tu verras, c'est un village magnifique, paisible.
-- Chez tes parents. Et eux que vont-ils penser de moi ?
Albatre voulait crier qu'elle acceptait de partir sur le champ mais la crainte d'être confrontée aux parents de Raphael la retenait.
-- Ils ne diront rien, Albatre. Mon père est malade et maman se sent très seule ça leur fera du bien d'avoir de la compagnie.
Happée par le regard ocré et grave de Raphael, elle hocha lentement la tête.
-- Très bien. Alors partons.
Albatre remplit un petit sac à la va vite. L'idée de se retrouver hors de la ville, plus près du soleil, la séduisait.
En quelques minutes, ils furent prêts tous les deux.
-- Au fait dit-elle. Tu ne m'as pas dit où se trouve ton petit paradis.
Raphael sourit.
-- Dans le Vaucluse. Et c'est mieux que le paradis, pour y accéder pas besoin de s'être bien conduit...
Albatre tenta d'imaginer un endroit où le temps n'avait pas de prise, où on entendait le chant des oiseaux. Elle voyait très bien Raphael dans ce cadre.
Il la prit par la taille et ils sortirent avec leurs bagages.
-- Bien, en route mauvaise troupe lui souffla-t-il.
Dehors la nuit était à peine tombée. Une fois assise à l'avant aux côtés de Raphael, Albatre contempla l'immeuble. Elle ressentait un peu de nostalgie à l'idée de quitter son nouveau toit.
-- Quand arriverons nous ? Demanda-t-elle.
Raphael mit le contact.
-- Si on roule bien, aux premières lueurs du jour demain matin.
-- Quoi ? Mais tu ne vas pas conduire toute la nuit ! Tu vas être épuisé...
-- Ne t'inquiètes pas pour moi, je l'ai déjà fait...
Albatre croisa les bras, l'air anxieux.
-- Tu me laisseras prendre le relais alors dit-elle.
Raphael lui lança un regard amusé.
-- Tu ne connais pas la route. Et il n'y a pas si longtemps tu étais à l'hôpital à cause d'un accident de voiture.
Elle eut une moue boudeuse.
-- Je sais lire les panneaux de signalisation et nous avons une carte. Quant à mon accident, j'aimerais qu'on en parle plus...
Raphael détacha sa ceinture, sortit de la voiture et ouvrit la portière d'Albatre.
-- Très bien, tu as gagné. Tu conduis en premier alors.
Il lui lança un regard de défi, légèrement narquois.
Albatre se leva à son tour.
-- Parfait mais ne t'endors pas trop sinon je ne pourrais pas te réveiller pour prendre la suite.
Ils échangèrent leurs places et Albatre passa derrière le volant.
-- Je ne risque pas de m'endormir...chuchota-t-il. J'aurais trop peur de rater le spectacle de te voir conduire...
Ne répondant pas, Albatre démarra en trombe, puis ralentit peu à peu sous le regard attentif de Raphael. Elle fit semblant d'ignorer qu'il la regardait et se concentra sur la route.
Bientôt, ils atteignirent les abords de l'autoroute et Raphael ne lui fit plus aucune remarque sarcastique.
Ils arrivèrent au péage quasi désert. Albatre s'arrêta devant le guichet et attendit que Raphael ai fini de compter la monnaie.
-- Bonsoir mademoiselle lança l'employé du péage, un jeune homme aux traits fatigués.
Albatre lui fit un petit sourire et lui tendit l'argent. L'employé s'en saisit mais parut peu pressé de l'encaisser.
-- Vous partez en vacances, vous avez bien de la chance dit-il.
-- De courtes vacances soupira Albatre, attendant qu'il actionne le mécanisme qui ferait s'ouvrir la barrière devant eux.
-- C'est vrai que les vacances avec vous doivent paraître bien courtes dit-il en fixant Albatre.
Raphael se pencha alors dans sa direction, l'air distant.
-- Nous sommes pressés alors gardez vos belles phrases s'il vous plait !
L'employé se braqua et leur ouvrit la barrière.
-- Bien monsieur, au revoir mademoiselle.
Albatre reprit de la vitesse, continuant à regarder la route d'un air amusé.
-- C'était très plaisant dit-elle.
-- Quoi donc ?
-- Te voir jaloux.
Elle se tourna vers lui et fut une fois de plus subjuguée par son visage.
-- Je...ok, mais je ne devrais pas te laisser conduire si tu te fais draguer à tous les péages.
Elle posa une main sur la sienne et reporta son attention sur sa conduite.
Albatre conduisait depuis plusieurs heures. Il lui semblait que leur voyage les emmenait dans une nuit de plus en plus profonde et le poids de la fatigue commençait à peser sur ses épaules.
A côté d'elle, Raphael somnolait doucement la tête penchée dans sa direction. Elle devait se forcer pour garder ses yeux fixés sur la route et pour ne pas le contempler. Il paraissait plus jeune, vingt cinq ans tout au plus, et moins assuré.
Albatre roulait vite et croisait peu d'autres voitures. Sa plus grande peur était de voir apparaître un camion roulant à contresens, de revivre son accident. Elle sentait ses paupières se charger de plomb, semblables à des ailes trop lourdes pour continuer à voler.
Raphael s'éveilla alors, se frottant les yeux.
Il passa une main sur le cou d'Albatre qui sentit la tension sur sa nuque s'alléger un peu.
-- C'est mon tour dit-il. Il est temps que tu dormes.
Elle s'arrêta sur le bas côté. A peine Albatre avait-elle posé la tête sur son nouveau siège que ses yeux furent clos. Raphael passa une main douce sur son visage.
-- Petite roche souffla-t-il à son oreille.
Elle s'aperçut que la voiture était de nouveau en mouvement, puis s'endormit pour de bon.

Albatre n'avait jamais rien vu d'aussi exceptionnel. Ils ne se trouvaient plus sur l'autoroute mais sur une étroite départementale. Elle avait ouvert les yeux sur le paradis.
-- Nous y voilà dit Raphael.
Ils descendaient d'une sorte de colline en pente douce et la lumière de l'aube parvenait jusqu'à eux.
Une lumière délicate, rosée, qui éclairait un petit village encerclé d'arbres.
-- C'est...merveilleux souffla Albatre.
L'éclairage du petit matin donnait une teinte féerique à tout ce qui les entouraient.
-- Et tu n'as encore rien vu affirma Raphael.
Rapidement, ils se retrouvèrent sur une petite place où la fontaine sans âge était le centre de ralliement d'un bar, une épicerie et une pharmacie. Albatre observait tout avec des yeux débarrassés de sommeil.
Les volets des maisons en vieille pierre, peints en bleus pour la plupart, demeuraient encore fermés.
Ils empruntèrent un petit pont qui enjambait un torrent où la voiture eu du mal à s'engager, puis se retrouvèrent à rouler entre les champs.
-- Mes parents vivent un peu à l'écart précisa Raphael.
-- Que c'est beau...
Albatre savourait ce trajet, s'emplissait de la beauté du paysage.
Enfin, après une rangée d'oliviers, ils passèrent un portique en pierre et se retrouvèrent devant une grande maison d'allure un peu sauvage où le lierre courait sur la façade. Autour, un vaste jardin dont on ne voyait pas l'étendue entière.
-- Ici, c'est mon vrai chez moi dit Raphael en descendant de voiture.
Albatre le regarda alors différemment. Il avait été l'enfant qui jouait dans ce jardin, qui respirait cet air frais. Elle découvrait un autre Raphael. Le vrai, celui caché derrière l'apparence d'un citadin comme tant d'autres.
-- C'est vraiment...cet endroit est comme toi, beau et tranquille.
Raphael la prit par la main.
-- Je suis content que ça te plaise. C'est ici que je suis réellement moi-même.
Il l'entraîna vers la porte en bois brut de la bâtisse. Il frappa à l'aide d'une main en fer forgée montée sur un anneau.
Il semblait avoir énormément de respect pour cet endroit. Il voulait qu'on lui ouvre au lieu d'entrer par lui-même.
Albatre attendait avec angoisse que l'on vienne ouvrir. Elle s'interrogeait sur ce qui l'attendait à l'intérieur. Quelle genre de femme était la mère de Raphael ?
Elle entendit un bruit de pas qui s'amplifia, puis la porte leur livra le passage.
Une grande femme au visage creux se tenait dans le hall, vêtue d'une robe noire et d'un tablier. Elle eut un sourire un peu pincé en les voyant.
Raphael se précipita vers elle tandis qu'Albatre la dévisageait avec appréhension.
Raphael la serra brièvement dans ses bras.
-- Tante Aline ! S'exclama-t-il. Qu'est-ce que tu fais là ?
La femme au visage osseux croisa les bras.
-- Je suis venue aider ta mère. Tu devrais lui rendre visite plus souvent Raphael. Ce n'est pas une vie pour elle de s'occuper de ton pauvre père.
Elle se tourna vers Albatre, une expression méfiante sur son visage crayeux.
-- Qui êtes-vous ?
-- Albatre est une amie répondit rapidement Raphael.
La tante Aline haussa les sourcils puis tendit la main à Albatre, qui la serra.
-- Enchantée mademoiselle.
-- Je suis ravie de faire votre connaissance dit Albatre d'un ton poli.
-- J'espère que vous égayerez un peu cet endroit, il est triste au possible.
Raphael sourit tendrement.
-- Nous nous occuperons de tout ne t'en fais pas.
La tante Aline prit son manteau accroché dans l'entrée et enleva son tablier.
-- Je rentre. J'étais venu passer la nuit au chevet de ton père. Il est agité en ce moment. Cela faisait deux nuits que Louise n'avait pu dormir.
Raphael fronça les sourcils.
-- Pourquoi est-ce que maman ne m'a rien dit ?
Albatre le regardait et sentait son c½ur se serrer, il paraissait si démuni.
Aline enfila sa veste au col de fourrure mitée.
-- Elle ne veut pas t'inquiéter mon petit...veille bien sur elle. Elle sera si contente de te voir à son réveil. Au revoir mademoiselle Albatre.
Ils la regardèrent s'en aller d'un pas rigide.
-- C'est une cousine de ma mère, un peu brusque mais pas méchante dit Raphael.
Il referma la porte et emmena Albatre au salon.
Il fut amusé en voyant sa réaction quand ils pénétrèrent dans la pièce qui ressemblait à un vaste dépôt d'antiquaire.
-- Incroyable dit-elle.
Les objets jonchés dans un ordre plus que relatif, s'amoncelaient dans les coins.
Au fond de la pièce, une large glace usée par le temps surmontait des banquettes en velours rouge. Albatre repéra non loin d'elle un piano imposant au couvercle fermé. Elle s'en approcha et le toucha du bout des doigts. Raphael eut un regard troublé en la voyant faire cela.
Il s'assit sur le tabouret et souleva le couvercle du piano, découvrant les touches noires et blanches.
-- Tu joues du piano ? Demanda Albatre.
Il hésita et fit errer ses mains sur l'instrument, faisant naître une mélodie douce et mélancolique.
-- Je connais quelques partitions. Rien de bien compliqué.
Il rabattit soudainement le couvercle. Albatre posa une main sur son épaule.
-- Qu'est-ce qu'il y a ?
Raphael ferma les yeux, hanté par ses souvenirs.
-- En fait...ce piano appartient à mon père. Lui, il a du talent, c'était même son métier. Il était pianiste.
Raphael ouvrit les yeux et pointa l'une des affiches jaunies sur le mur. Elle montrait un homme très brun debout près d'un piano.
-- Daniel Jouvert...lut Albatre.
Elle se rapprocha de Raphael, il posa sa tête contre son ventre et elle l'entoura de ses bras.
-- Mon père a la maladie d'Alzheimer Albatre. Et il ne peut plus se rappeler comment jouer du piano. Il ne peut même plus faire ce qu'il aime le plus au monde...
Le visage de Raphael était ravagé par la douleur.
-- C'Est-ce qui doit lui faire le plus de mal. Il ne peut pas vivre sans cette musique.
Albatre passa sa main dans les cheveux de Raphael, tentant de l'apaiser.
-- Je suis désolée...Raphael. Il devait être magnifique quand il donnait un concert.
Il sourit amèrement.
-- Je me rappelle...que lorsque j'avais dix ans, je lui en ai voulu pour sa passion pour la musique. Je croyais qu'il aimait le piano plus que moi...il y avait une pièce de théâtre à l'école et il était en concert, il n'est pas venu...pour se racheter, il m'avait offert un jouet. Mais moi tout ce que je voulais c'était qu'il soit là, dans le public, à me regarder, ses yeux brillants de fierté. Il souhaitait faire de moi un pianiste aussi. Mais j'étais tellement jaloux de cette musique qui me l'arrachais que j'ai tout fait de travers...
Albatre, du pouce, caressait les lignes du visage de Raphael.
-- Tu regrettes tout ça ?
-- J'aurais du passer plus de temps avec lui ! Prendre ses leçons de piano au sérieux. Maintenant sa mémoire se détache morceau par morceau et ma mère se crève à essayer de tous les rassembler.
-- Mais il est encore là ! Tu peux encore lui dire combien tu l'aimes et combien tu as souffert de votre éloignement...il est là, tu as cette chance.
Raphael leva la tête vers elle.
-- Pardon Albatre. Tu es si merveilleuse que tu fais oublier aux autres tes propres souffrances. J'aurais du penser que tes parents...
-- Mes parents sont morts quand Clarisse avait dix-neuf ans et moi six. Je ne pourrais jamais savoir quel avis ils ont de moi...je ne pourrais jamais contempler leurs visages ou bien me disputer avec eux.
Ils se blottirent l'un contre l'autre.
-- Ils te diraient sûrement que tu es forte et belle. Et que je serai toujours là pour te protéger.
-- Certains toujours ne durent pas...
Raphael descendit de son tabouret et se mit à genoux devant elle.
-- Alors épouse moi...
Albatre le regarda comme s'il était devenu fou.
-- J'ai dix-sept ans Raphael, je...Tu es bouleversé mais ne me demande pas quelque chose que tu regretteras.
-- Je suis sure de ce que je te demandes. J'y ai déjà pensé pendant le trajet. Et puisque tu vas rencontrer mes parents, ça serait naturel...
Albatre prit une inspiration. Il ne pouvait pas être sérieux. Sa respiration devenait difficile. Que devait-elle dire ?
-- Nous ne nous marierions pas tout de suite bien sur. Je sais que c'est une phrase commune, qui en elle-même n'a pas grand sens...mais je veux passer ma vie avec toi...Albatre.
Il se releva, ses yeux noisettes rivés aux siens.
Albatre pensait encore que c'était une illusion qui allait se dissiper. Raphael restait devant elle, guettant la moindre de ses paroles.
-- Je veux être celui qui compte pour toi dit-il. Alors que réponds-tu ?
Elle fit un pas lent dans sa direction puis se jeta dans ses bras.
-- D'accord. Oui !
Raphael prit son menton entre ses doigts et l'embrassa doucement.
-- Albatre Jouvert souffla-t-il.
En attendant que les parents de Raphael ne se réveillent, ils s'installèrent sur la banquette en velours rétro, dans les bras l'un de l'autre.
-- J'ai hâte de connaître tes parents maintenant.
-- Ils t'aimeront beaucoup je pense...
Albatre détourna le regard de celui enflammé de Raphael.
-- Cette pièce est géniale dit-elle. On se croirait dans un vieux cabaret.
Raphael rit.
-- C'est un peu l'ambiance qu'ont voulu recréer mes parents. Tu vois, avant d'être connu, mon père travaillait dans les cafés, il jouait pour divertir les clients. Un jour, il est venu dans la région sur les conseils d'un ami qui connaissait un endroit où on payait bien. Mon père y est allé et il est tombé amoureux de la fille du patron. C'était ma mère. Il avait trente ans et elle vingt et un.
-- Presque comme nous alors. Tu crois que les différences d'âge sont héréditaires dans ta famille ?
Ils se mirent à rire tous les deux.
-- Sûrement. Quoi qu'il en soit quand mon père a eu du succès, ils ont acheté cette maison et organisé le salon pour se rappeler leur rencontre. C'est dans cette atmosphère que j'ai grandi.
-- C'est une belle histoire...

Vers dix heures, Albatre et Raphael qui avaient pris leur petit-déjeuner au salon, entendirent du bruit dans la cuisine. Une petite femme aux boucles grises fouillait dans l'un des placards.
-- Maman !
Elle se retourna et Albatre remarqua ses yeux marrons presque dorés.
-- Raphael ! Mon enfant !
Elle était beaucoup plus petite que son fils et se haussa sur la pointe des pieds pour l'enlacer.
Albatre sourit en voyant cela. Elle ne s'était pas imaginé Mme Jouvert ainsi.
La mère de Raphael se tourna soudainement vers elle.
-- Et la demoiselle ?
Raphael entoura fièrement la taille d'Albatre et déposa un baiser sur sa joue.
-- Albatre, maman. Albatre est celle qui fait battre mon c½ur.
Mme Jouvert eut un sourire plein de fossettes sur son visage encore juvénile. Elle vint déposer un baiser sur le front d'Albatre.
-- Alors vous êtes la bienvenue, ma fille.
Albatre rougit mais cela lui faisait très plaisir.
-- Très heureuse de vous rencontrer Mme Jouvert...bafouilla-t-elle.
La mère de Raphael fronça les sourcils, plissant son front halé.
-- Pas de madame qui tienne. Appelez moi Louise.
Ils s'assirent tous les trois à la table de chêne de la cuisine.
-- Comment va papa ? Demanda Raphael.
Une ombre passa sur le visage de Louise.
-- Tu sais, ça va, ça vient. Un jour il se rappelle de tout, il est lui-même, il arrive même à jouer quelque chose...le lendemain il ne veut pas se lever, il ne parle plus. Ces derniers temps, il a du mal à dormir, il se réveille pour aller vérifier que son piano est toujours là.
Louise se prit le visage à deux mains. Raphael pressa son épaule.
-- hier ça a été affreux mon chéri...il croyait être redevenu pianiste, au temps de notre rencontre au café de papa...Si tu l'avais vu dans le salon. Et maintenant il est fatigué, il ne veut pas bouger du lit.
-- Tu es surmenée maman. Tu devrais engager quelqu'un pour t'aider. Aline ne sera pas toujours là pour te dépanner.
Louise prit un air farouche.
-- Daniel est mon mari. Je dois m'en occuper.
Albatre témoin silencieuse, observait le chagrin de Raphael et sa mère.
-- Je ne te demande pas de l'abandonner maman...mais vous ne pouvez pas rester comme ça, isolés.
-- Je me renseignerai alors...
-- Est-ce qu'on peut aller le voir, Mr Jouvert ? Demanda doucement Albatre.
-- Bien sur. Il ne dort plus. Il sera ravi de voir deux beaux enfants comme vous.
Ils gravirent l'escalier en colimaçon et arrivèrent dans un large couloir aux boiseries vieillottes. Raphael frappa à l'une des portes.
-- Entrez...dit une voix basse.
Dans un grand lit à baldaquin, un homme impressionnant aux cheveux gris sillonnés de noir se reposait sur deux oreillers. Il griffonnait sur une partition.
-- Bonjour papa.
Mr Jouvert plissa les yeux et finit par sourire.
-- Raphael...comment vas-tu mon grand ?
-- Bien et toi ?
-- Ca va. Un peu de fatigue en ce moment. Comment vont tes études ?
Raphael garda le sourire mais Albatre vit que sa main se crispait. Sans doute était il peiné de voir que la maladie de son père grignotait du terrain.
-- Je les ai finies papa. Je suis professeur maintenant.
Il prit la main d'Albatre et l'amena près de lui.
-- Papa, je te présente Albatre, ma fiancée...
-- Ah bon. Bonjour mademoiselle.
Elle trembla un peu en voyant qu'il posait sur elle un regard vide de compréhension. Comme s'il ne la voyait pas et qu'il s'efforçait de satisfaire Raphael en la saluant.
-- Bonjour Mr Jouvert.
Elle croisa le regard blessé de Raphael qu'il détournait de son père.
-- Tu veux que je te laisse seul avec lui ? Demanda-t-elle.
-- Je...oui, je veux bien. Je t'aime.
Elle caressa sa joue.
-- Moi aussi. A tout à l'heure. Au revoir Mr Jouvert...
-- Au revoir mademoiselle.
Albatre retourna dans la cuisine où Louise était encore assise.
-- Comment l'avez-vous trouvé ? Demanda la mère de Raphael.
-- Il ressemble à Raphael.
-- Oui. Ils ont le même charme. J'étais littéralement folle de Daniel quand je l'ai rencontré.
-- Vous devez vous demander ce que votre fils fait avec moi Louise soupira Albatre.
-- Je peux voir la façon dont il vous regarde. Vous êtes celle que Raphael n'a jamais cessé de chercher...Albatre.
-- Je parie que vous dites ça à toutes celles qu'il amène ici...
Louise eut un sourire complice.
-- Mais vous êtes la première jeune femme qu'il amène ici...

Quand il sortit de la chambre de son père et retrouva Albatre dans le salon, Raphael semblait fragile. Albatre le fit s'asseoir à côté d'elle et chassa une mèche de son front. Il avait le regard lointain.
-- Ça a été ?
Raphael ne bougea pas, fixant le piano dans l'angle opposé.
-- Il croit que je fais des études de philosophie. Il a oublié les dernières années de sa vie. Il a oublié toutes les conversations que j'ai eu avec lui ses derniers temps...Et cette idée m'est insupportable !
-- Ça va s'arranger...Raphael.
-- Non. Ça ira de pire en pire avec sa maladie.
Ils demeurèrent un instant silencieux. Puis Raphael secoua la tête comme s'il voulait disperser toute pensée négative. Il se leva et prit un air charmeur.
-- J'ai une surprise pour toi...
Albatre le crucifia de son regard sombre.
-- Qu'est-ce que c'est ?
Il lui tendit la main.
-- Ferme les yeux et suis moi...
Elle lui obéit et prit sa main.
Raphael la guidait fermement jusqu'à un endroit inconnu. Elle sentait ses mains autour d'elle et cela la rassurait pour s'aventurer à l'aveugle.
Il lui fit descendre une marche avec précaution et elle entendit qu'il ouvrait une porte. Elle perçut la lumière du jour qui essayait de traverser le rideau fermé de ses paupières.
-- Où est-ce que tu m'emmènes ? Demanda-t-elle en riant.
-- Sois patiente chuchota-t-il au creux de son cou.
Ils marchèrent encore et elle sentit l'étendue inégale d'herbe sous ses pieds. Elle buta soudain contre quelque chose et trébucha en avant.
Raphael la rattrapa et l'attira contre lui.
-- Attention !
-- Est-ce que je peux ouvrir les yeux ?
-- Pas encore...
-- Tu m'entraînes à l'écart pour me tuer, c'est ça Raphael ?
-- C'est exactement ça. Tu m'as percé à jour.
Albatre s'aperçut qu'elle ne marchait plus sur de la végétation. A présent leurs pas résonnaient sur des dalles.
-- Ça y est, tu peux regarder...
Il la tenait toujours près de lui, très près.
Elle cligna des yeux sous le soleil et découvrit qu'ils étaient sur un chemin pavé menant à une petite maison. Elle se tourna et vit une rangée de haies mal taillées derrière eux. Il n'y avait plus traces de la maison des parents de Raphael. Ils se trouvaient dans une clairière.
-- Où sommes nous ?
-- Chez moi.
Raphael souriait mystérieusement.
-- Chez toi ?
-- Oui. Tout ici m'appartient depuis les haies jusqu'à l'intérieur de la maison.
Albatre contempla la maisonnette qui s'offrait à sa vue. Elle était moderne, avec ses murs blancs et sa baie vitrée.
-- Où est la maison de tes parents ?
-- Derrière nous...à la sortie du bois.
-- Ainsi tu vis au milieu de la forêt comme Davy Crockett ?
-- Oui, Mamzelle ! C'est mon grand père qui m'a légué ce terrain attenant à celui des mes parents, il y a cinq ans...et ce petit bijou a moins de deux ans...j'ai participé aux travaux.
Albatre lui donna un petit baiser.
-- Mais tu es un homme à tout faire, je l'ignorais...
-- Oui, vraiment tout faire dit-il d'un air assuré.
-- Je ne comprends pas, tu as ta maison, tes parents...pourquoi es-tu parti vivre si loin ?
-- Je...j'avais des choses à me prouver. La maladie de papa ne s'était pas encore déclarée et je me disais que je devais faire mes preuves, être quelqu'un...sans aide...sans sa musique...Alors on visite ?
Albatre acquiesça et il l'entraîna à l'intérieur. La baie vitrée donnait sur un salon simple, dénué de décorations.
-- Je n'ai pas encore tout aménagé, je ne viens pas souvent. C'est maman qui s'occupe de l'intérieur...
-- Tu ne devrais pas t'en faire alors. Je suis sure que Louise a très bon goût.
Elle aperçut un escalier de verre qui menait à une mezzanine.
-- Qu'est-ce qu'il y a là haut ? Demanda Albatre.
-- Montes, tu verras bien.
Elle le fit et découvrit une chambre décorée dans un style classique. Pourvue d'un grand lit rond, de tentures blanches et d'un bureau en noyer. Une fenêtre à alcôve qui découpait un carré vert dans le mur, découvrait les champs à perte de vue.
Un ½il de b½uf au plafond donnait sur le ciel.
Albatre s'allongea sur le lit moelleux et fixa l'azur d'un bleu pur.
-- Ça te plait ?
Elle l'agrippa par un pan de sa chemise et l'attira contre elle.
-- Beaucoup ! C'est la chambre de mes rêves...
Il la coupa, scellant ses lèvres des siennes. Albatre posa ses mains sur ses épaules et commença à perdre la notion du temps.
Ils partagèrent un long baiser et Raphael se releva, échevelé. Ses prunelles marrons étaient indéchiffrables.
-- Albatre, nous avions dit...
Elle couvrit d'une main la bouche de Raphael et commença à défaire les boutons de sa chemise, dévoilant sa peau lisse et bronzée.
Il la regardait faire, la respiration accélérée. Elle déposa un baiser sur sa gorge puis sur son épaule. Raphael l'arrêta.
-- Albatre !
Elle posa sur lui ses yeux plus sombres que jamais.
-- Quoi ? Tu ne veux pas ?
Il se pencha sur son oreille.
-- Bien sûr que si. J'y ai pensé souvent...
Elle enfouit son visage contre son torse, y traçant des figures aléatoires, tandis qu'il embrassait son cou d'albâtre.
-- Alors emporte moi vers un monde meilleur Raphael...
Et il obéit.








# Posté le dimanche 01 juillet 2007 11:14