9
Albatre baissa les yeux. Elle ne s'était pas attendu à cela. Mais à quoi devait-elle s'attendre ? Sinon à être traitée comme une adolescente par Raphael...
-- Ça partait d'une bonne intention. Mais si tu peux gérer Léa et les autres seul...Je ne te dirai qu'une chose: méfie toi d'une fille décidée car tu ne sais jamais jusqu'où elle peut aller.
Raphael sentait un malaise diffus l'envahir.
-- Ça s'applique aussi à toi ? Demanda-t-il.
Elle le toisa mais se refusa à répondre.
-- Tu sembles croire que je ne sais pas placer de limites Albatre. Mais je le peux parfaitement...
Elle s'approcha de lui, lentement.
-- Crois-tu que tes limites m'arrêteraient si j'étais sans scrupules ? Je pourrais insister jusqu'à ce que tu craques...
Elle prit une mine séductrice et tendit la main vers lui.
Raphael ne s'écarta pas, il paraissait très calme et déterminé.
-- Je ne crois pas...
Albatre face à lui, fixait ses yeux ocres, attendant qu'il fasse un mouvement. Mais il ne bronchait pas.
Elle se pencha sur lui et enfouit son visage dans son cou, abandonnant sa comédie.
-- Ça suffit ! Ordonna-t-il d'une voix cassée.
Il la secoua légèrement comme pour la ramener à l'ordre. Albatre eut un sourire contraint.
-- Tu dois encore faire des efforts pour apprendre à éloigner tes admiratrices.
Il la regarda comme s'il ne comprenait plus.
-- Tu ferais mieux de rentrer chez toi Albatre...
-- J'allais le faire.
Elle tourna les talons, bien décidée à ne plus jamais lui laisser entrevoir ses sentiments.
Pendant les jours suivants, Albatre remarqua que Léa qui ne lui avait presque jamais adressé la parole depuis la rentrée, ne ratait plus une occasion de lui adresser une critique.
Léa qui n'avait pas raconté son échec à ses amies, s'était exilée vers le fond de la salle de philosophie.
Elle prétendait que finalement, elle trouvait Mr Jouvert trop ennuyeux et trop sérieux.
Albatre savait bien que sa camarade ne supportait pas les refus. Elle avait du prendre la réponse de Raphael pour un affront personnel. Et l'intervention d'Albatre comme une déclaration de guerre...
Albatre se tenait sur ses gardes. Prête à contrer la moindre attaque de Léa. Mais pendant quelques semaines, ce fut le calme plat.
Raphael évitait de se retrouver seul à seul avec elle et Léa se contentait de la bousculer intentionnellement.
Albatre plongea dans une sorte de léthargie. Elle vivait au ralenti comme témoin de sa propre existence. Ne faisant plus aucun effort, n'ayant plus aucune combativité, elle se laissait porter par le courant.
Tout lui paraissait morne, gris.
Une après midi, à la sortie des cours, Albatre qui marchait jusqu'à chez elle, fut interceptée par deux silhouettes sombres.
-- On peut te parler ? Demanda la voix de Léa.
Elle agrippa férocement Albatre par le bras.
-- Qu'est-ce que tu veux ?
-- Je t'avais promis une explication non ? Je veux savoir pourquoi tu me suivais !
Catherine qui servait d'exécutant, la poussait dans le dos. Elles étaient à l'écart dans une petite ruelle.
Albatre tenta d'écarter Léa, mais celle-ci refermait son emprise sur elle, comme un oiseau de proie.
-- Je n'ai pas de compte à te rendre ! Cria-t-elle.
Léa fit signe à son amie de s'écarter, ses yeux brillants de malveillance.
-- Ne me dis pas que c'était un hasard...Pourquoi m'as-tu suivie ?
-- Qui te dit que c'était toi que je suivais ? Hurla-t-elle avec véhémence.
Elle se sentait prise au piège, sous le regard scrutateur de Léa.
-- Alors c'était lui...on ne dirait pas comme ça, mais il te plait bien Raphael...
Léa lui pliait le bras, comme si elle voulait le casser.
Albatre tentait de contrôler sa hargne. Raphael, il fallait toujours que tout en revienne à lui...
-- Oui et alors ? Si tu crois que j'avais l'intention de te le laisser, tu te trompes !
Elle dégagea violemment son bras et avant d'avoir eu le temps de réfléchir, elle balança son poing sur Léa. Sur le coup, elle ne ressentit rien. Puis une cascade d'événements s'abattit sur elle.
Catherine qu'elle avait perdu de vue la tira en arrière, la saisissant au cou. Elle voulait l'empêcher de continuer à frapper Léa qui avait vacillé sous la force du choc. Albatre étouffait, prise en tenaille par Catherine, et s'efforçant de respirer, elle lui décocha un coup de coude dans les cotes.
Léa sembla retrouver un peu d'équilibre et elle saisit Albatre par les cheveux.
-- A ce jeu là, tu ne gagneras pas contre nous...Catherine et moi, on peut être de vraies harpies.
Albatre était à genoux, cinglée de douleur. Elle n'avait jamais provoqué de bagarres et l'angoisse de ne pas résister la taraudait.
Léa ricana. Tenant Albatre d'une main, elle la frappa de l'autre.
-- Un prêté pour un rendu...souffla-t-elle.
La s½ur de Clarisse se mit à griffer, frappant au hasard, désespérée.
Catherine était elle aussi à coté d'Albatre, reprenant son souffle.
-- Tu as gâché toutes mes chances avec Raphael asséna Léa.
Albatre la regarda droit dans les yeux.
-- Même si je n'avais pas été là, il n'aurait pas voulu de toi ma pauvre !
Léa la gifla, mais sans grande force.
Albatre se jeta alors en avant et la poussa sur le sol. Elle évita Catherine qui voulait la rattraper et fonça hors de la ruelle.
Elle se mit à courir, furieuse et blessée. Elle se rendit compte alors qu'elle avait oublié son sac près de Léa. Tant pis, elle n'irait pas le chercher. Elle n'avait plus que son portable, dans sa poche.
Ne voulant pas rentrer chez elle, elle parcourut son répertoire. Son ½il fut attiré par le nom de Sylvain qu'elle avait ajouté en dernier dans ses contacts.
Il lui avait dit qu'il vivait dans un petit studio en ville.
Elle n'en était pas très loin.
Albatre longea rapidement les abords de la fac et se retrouva dans la cité universitaire.
Plusieurs personnes la dévisagèrent quand elle entra dans le hall de l'immeuble de Sylvain. Elle ignorait dans quel était elle était mais ça ne devait pas être beau.
Au premier étage, elle s'arrêta devant la porte indiquant:
Bienvenue chez Sanzo et Mapif
Elle sonna, sonna, mais personne ne répondit. Heurtée par la réalité de cette absence, Albatre s'assit sur le palier, près du paillasson. La lumière du couloir s'était éteinte et elle s'assoupie. Quand on lui tapota l'épaule, l'éclairage cru lui blessa la vue.
-- Albatre, qu'est-ce que tu fais là ?
Il était accompagné d'un grand jeune homme à la peau métissé qui posa un regard aimable sur elle.
Sylvain l'observait à la dérobée, découvrant son visage rouge et couvert de bleus.
-- Vous allez bien ? Demanda celui qui le suivait.
Albatre hocha la tête faiblement. Elle n'avait plus vraiment conscience de là où elle se trouvait.
-- Je peux rester ici ce soir ? Demanda-t-elle.
Sanzo échangea un regard avec son ami. Ils acquiescèrent tout les deux. Il la firent rentrer et Sylvain lui proposa un café.
-- Si tu me disais ce qui t'es arrivé...murmura-t-il.
Son colocataire, le fameux Mapif, s'affairait dans la cuisine à la recherche de biscuits.
-- J'espère que ça n'a aucun rapport avec mon cousin ajouta-t-il.
Albatre baissa les yeux.
-- Ça n'est pas sa faute. Enfin pas vraiment...
Sanzo fut interrompu par son colocataire qui apportait un paquet de biscuits au chocolat.
-- Je vais chercher des antiseptiques pour ton ½il...souffla Sylvain.
Albatre capta son reflet dans le miroir accroché au mur. Elle frémit en voyant la teinte pourpre que prenait le contour de son ½il droit.
Ses joues, marbrées de rouge, semblaient soumises à un froid intense.
Mapif s'assit poliment en face d'elle, sans la dévisager. Elle se sentait humiliée, salie.
Sylvain revint avec une compresse imbibée d'antiseptique.
Il la posa délicatement sur son visage, mais la brûlure du désinfectant vint se rajouter à celle d'avoir été battue.
-- Qui t'as fait ça ?
Albatre voulait fermer les yeux mais la compresse l'en empêchait.
-- C'est...deux filles de ma classe.
Sylvain n'était plus le garçon rieur et farfelu qu'elle avait rencontré à l'anniversaire de Raphael.
Il avait à présent un regard dur et déterminé.
-- Est-ce que Raphael était présent ?
-- Non bien sûr que non !
-- Tu es sûre ?
Albatre s'emporta.
-- C'est ton cousin Sylvain, tu devrais savoir que s'il avait été là, il serait intervenu !
Mapif feignait d'être occupé par un magazine.
-- Excuse-moi, je suis en colère de savoir qu'à cause de lui tu...
Il ne termina pas sa phrase et reprit quelques secondes plus tard.
-- Ne te méprends pas Albatre. Raph est la personne que j'admire le plus au monde, mais çà ne veux pas dire que je ne lui ferai jamais de reproches.
Le colocataire de Sanzo entra dans une pièce qui devait être sa chambre.
-- Il n'est vraiment au courant de rien...je ne dois m'en prendre qu'à moi-même comme d'habitude...souffla-t-elle.
Il fronça les sourcils.
Albatre lui jeta un regard suppliant.
-- Je t'en prie Sanzo...ne lui parle pas de ça...je ne veux pas que Raphael le sache.
-- C'est à cause de lui que tu t'es battue, pour lui ! Et il ne le sait même pas...
Elle se sentit stupide, dépourvue de bon sens.
-- Je...je ne souhaite plus m'immiscer dans sa vie. Je n'ai pas le droit de lui imposer ça.
Sylvain parut se résigner.
-- Très bien. Mais s'il t'arrive quelque chose, j'irai lui parler.
Sanzo déplia le canapé lit du salon, et abandonna sa chambre à Albatre. Pour la première fois, il ressentait de la ranc½ur pour ce cousin qu'il admirait tant.
Mapif, qui le vit jeter férocement ses draps sur le lit déployé au salon, s'inquiéta.
-- C'est qui cette fille ? Une ex ? demanda-t-il.
Sylvain hocha la tête négativement.
-- Une connaissance...C'est la belle-s½ur de mon cousin.
-- Elle a l'air sérieusement amochée...
Sanzo ne répondit pas, toujours affairé prés de son nouveau lit.
Albatre prévint Clarisse qu'elle ne rentrerait pas. A sa s½ur inquiète, elle expliqua qu'elle passait la nuit chez Lucile. Elle essaya de masquer son désarroi mais des larmes perlèrent à ses yeux quand elle raccrocha.
Vêtue d'un large T-shirt de Sanzo et du jean qu'elle avait en arrivant, elle n'avait qu'une envie, dormir.
Elle s'engouffra dans la chambre de son hôte. La pièce baignait dans un univers fantastique et décalé. Une étagère menaçait de s'effondrer sous le poids des livres de science fiction et des affiches de la Guerre des Étoiles couraient sur les murs.
Albatre se glissa sous l'édredon à l'effigie d'E.T. Son oeil avait cessé de gonfler mais son visage l'élançait ainsi que son bras droit.
Elle avait été tentée de demander un somnifère à Sylvain, mais elle ne voulait pas d'un sommeil pesant et artificiel.
Elle plongea dans une légère torpeur, bercée par les bruits de télévision qui provenaient du salon. Ce qui lui sembla être une éternité plus tard, Albatre rouvrit les yeux, l'esprit à nouveau clair et lucide. Elle entendit un éclat de voix, puis sa porte s'ouvrit doucement.
Albatre rabattit l'oreiller sur son visage et fit semblant de dormir.
La lumière du couloir pénétrait en flots irréguliers dans la chambre. Elle aperçut une haute silhouette penchée sur elle.
-- Albatre c'est toi ? Demanda une voix inquiète.
-- Raphael ?
Il alluma la lampe de chevet de Sylvain et posa sur elle un regard affolé.
-- J'ai eu si peur...souffla-t-il.
Elle se redressa sur le lit, s'asseyant et découvrant son visage. Raphael prit doucement son menton entre ses mains et examina les blessures.
-- Que s'est-il passé ?
Albatre tremblait, se nourrissant de la douceur qu'elle voyait au fond de ses prunelles marrons.
-- Sylvain n'aurait pas du t'appeler !
Il posa sur son ½il bleui, un regard tendre.
-- Il ne l'a pas fait. J'ai trouvé ton sac...abandonné prés du lycée...le contenu éparpillé au vent. Je n'ai pu sauver que ton sac et cette bague...
Il lui tendit une bague qu'elle gardait toujours sur elle. C'était un cadeau de sa mère, qu'elle croyait en sûreté chez elle.
-- J'ai cru...je ne savais pas ce qu'il t'était arrivé. Clarisse m'a dit que tu étais chez Lucile, mais quand j'ai appelé chez elle, elle ne t'avait pas vu.
Albatre ne voulait rien dire, pour ne pas gâcher cet instant fragile. Cet instant où il ne la chassait plus de sa vie.
-- Je t'ai cherchée dans le quartier, puis je suis venu demander de l'aide à Sanzo et tu étais là...
-- Tu veux vraiment savoir ce qui est arrivé Raphael ?
Elle voulut se cacher le visage. De vifs souvenirs de la bagarre se rappelaient à elle.
-- Evidemment, je veux savoir qui t'a fais ça ! Comment s'appelle-t-il ? Demanda-t-il avec fureur.
-- Ce n'était pas un garçon...mais Léa et Catherine. Je...
Raphael ayant perdu sa lutte contre lui-même, prit le visage d'Albatre en coupe, d'un geste délicat.
-- C'est à cause de moi ? Sois franche...
Albatre se dégagea brutalement.
-- Pourquoi faut-il que tu sois toujours là, toujours présent ? Alors que tout va si mal...Pourquoi ?
Raphael l'empêcha de se lever et la regarda droit dans les yeux.
-- Je n'ai rien demandé de tout ça Albatre ! Je ne veux qu'une vie simple !
-- Non ce n'est pas ce que tu veux. Tu veux une vie où tu n'auras rien à affronter. Tu ne peux même pas faire face à ce que tu provoques !
Ils n'avaient plus rien à se dire. Chacun était retranché derrière son opinion.
-- Tu as choisi la raison...souffla-t-il au bout d'un long moment.
-- Quoi ?
-- Tu as choisi la raison au lieu de la passion, dans le sujet que je vous ai donné, tu te souviens ?
Albatre se remémora ces lignes qu'elle avait griffonnées à la hâte, et en totale contradiction avec ce qu'elle pensait.
-- Je ne veux pas que ma passion me mène aux limites de la folie, je ne veux pas qu'elle me détruise...la raison est un choix bien plus sûr.
Raphael eut un sourire forcé.
-- Nous faisons tous les choix les plus sûrs pour nous. Je vais te laisser te reposer, bonne nuit Albatre.
Il sortit silencieux et rapide, comme une ombre.
Albatre baissa les yeux. Elle ne s'était pas attendu à cela. Mais à quoi devait-elle s'attendre ? Sinon à être traitée comme une adolescente par Raphael...
-- Ça partait d'une bonne intention. Mais si tu peux gérer Léa et les autres seul...Je ne te dirai qu'une chose: méfie toi d'une fille décidée car tu ne sais jamais jusqu'où elle peut aller.
Raphael sentait un malaise diffus l'envahir.
-- Ça s'applique aussi à toi ? Demanda-t-il.
Elle le toisa mais se refusa à répondre.
-- Tu sembles croire que je ne sais pas placer de limites Albatre. Mais je le peux parfaitement...
Elle s'approcha de lui, lentement.
-- Crois-tu que tes limites m'arrêteraient si j'étais sans scrupules ? Je pourrais insister jusqu'à ce que tu craques...
Elle prit une mine séductrice et tendit la main vers lui.
Raphael ne s'écarta pas, il paraissait très calme et déterminé.
-- Je ne crois pas...
Albatre face à lui, fixait ses yeux ocres, attendant qu'il fasse un mouvement. Mais il ne bronchait pas.
Elle se pencha sur lui et enfouit son visage dans son cou, abandonnant sa comédie.
-- Ça suffit ! Ordonna-t-il d'une voix cassée.
Il la secoua légèrement comme pour la ramener à l'ordre. Albatre eut un sourire contraint.
-- Tu dois encore faire des efforts pour apprendre à éloigner tes admiratrices.
Il la regarda comme s'il ne comprenait plus.
-- Tu ferais mieux de rentrer chez toi Albatre...
-- J'allais le faire.
Elle tourna les talons, bien décidée à ne plus jamais lui laisser entrevoir ses sentiments.
Pendant les jours suivants, Albatre remarqua que Léa qui ne lui avait presque jamais adressé la parole depuis la rentrée, ne ratait plus une occasion de lui adresser une critique.
Léa qui n'avait pas raconté son échec à ses amies, s'était exilée vers le fond de la salle de philosophie.
Elle prétendait que finalement, elle trouvait Mr Jouvert trop ennuyeux et trop sérieux.
Albatre savait bien que sa camarade ne supportait pas les refus. Elle avait du prendre la réponse de Raphael pour un affront personnel. Et l'intervention d'Albatre comme une déclaration de guerre...
Albatre se tenait sur ses gardes. Prête à contrer la moindre attaque de Léa. Mais pendant quelques semaines, ce fut le calme plat.
Raphael évitait de se retrouver seul à seul avec elle et Léa se contentait de la bousculer intentionnellement.
Albatre plongea dans une sorte de léthargie. Elle vivait au ralenti comme témoin de sa propre existence. Ne faisant plus aucun effort, n'ayant plus aucune combativité, elle se laissait porter par le courant.
Tout lui paraissait morne, gris.
Une après midi, à la sortie des cours, Albatre qui marchait jusqu'à chez elle, fut interceptée par deux silhouettes sombres.
-- On peut te parler ? Demanda la voix de Léa.
Elle agrippa férocement Albatre par le bras.
-- Qu'est-ce que tu veux ?
-- Je t'avais promis une explication non ? Je veux savoir pourquoi tu me suivais !
Catherine qui servait d'exécutant, la poussait dans le dos. Elles étaient à l'écart dans une petite ruelle.
Albatre tenta d'écarter Léa, mais celle-ci refermait son emprise sur elle, comme un oiseau de proie.
-- Je n'ai pas de compte à te rendre ! Cria-t-elle.
Léa fit signe à son amie de s'écarter, ses yeux brillants de malveillance.
-- Ne me dis pas que c'était un hasard...Pourquoi m'as-tu suivie ?
-- Qui te dit que c'était toi que je suivais ? Hurla-t-elle avec véhémence.
Elle se sentait prise au piège, sous le regard scrutateur de Léa.
-- Alors c'était lui...on ne dirait pas comme ça, mais il te plait bien Raphael...
Léa lui pliait le bras, comme si elle voulait le casser.
Albatre tentait de contrôler sa hargne. Raphael, il fallait toujours que tout en revienne à lui...
-- Oui et alors ? Si tu crois que j'avais l'intention de te le laisser, tu te trompes !
Elle dégagea violemment son bras et avant d'avoir eu le temps de réfléchir, elle balança son poing sur Léa. Sur le coup, elle ne ressentit rien. Puis une cascade d'événements s'abattit sur elle.
Catherine qu'elle avait perdu de vue la tira en arrière, la saisissant au cou. Elle voulait l'empêcher de continuer à frapper Léa qui avait vacillé sous la force du choc. Albatre étouffait, prise en tenaille par Catherine, et s'efforçant de respirer, elle lui décocha un coup de coude dans les cotes.
Léa sembla retrouver un peu d'équilibre et elle saisit Albatre par les cheveux.
-- A ce jeu là, tu ne gagneras pas contre nous...Catherine et moi, on peut être de vraies harpies.
Albatre était à genoux, cinglée de douleur. Elle n'avait jamais provoqué de bagarres et l'angoisse de ne pas résister la taraudait.
Léa ricana. Tenant Albatre d'une main, elle la frappa de l'autre.
-- Un prêté pour un rendu...souffla-t-elle.
La s½ur de Clarisse se mit à griffer, frappant au hasard, désespérée.
Catherine était elle aussi à coté d'Albatre, reprenant son souffle.
-- Tu as gâché toutes mes chances avec Raphael asséna Léa.
Albatre la regarda droit dans les yeux.
-- Même si je n'avais pas été là, il n'aurait pas voulu de toi ma pauvre !
Léa la gifla, mais sans grande force.
Albatre se jeta alors en avant et la poussa sur le sol. Elle évita Catherine qui voulait la rattraper et fonça hors de la ruelle.
Elle se mit à courir, furieuse et blessée. Elle se rendit compte alors qu'elle avait oublié son sac près de Léa. Tant pis, elle n'irait pas le chercher. Elle n'avait plus que son portable, dans sa poche.
Ne voulant pas rentrer chez elle, elle parcourut son répertoire. Son ½il fut attiré par le nom de Sylvain qu'elle avait ajouté en dernier dans ses contacts.
Il lui avait dit qu'il vivait dans un petit studio en ville.
Elle n'en était pas très loin.
Albatre longea rapidement les abords de la fac et se retrouva dans la cité universitaire.
Plusieurs personnes la dévisagèrent quand elle entra dans le hall de l'immeuble de Sylvain. Elle ignorait dans quel était elle était mais ça ne devait pas être beau.
Au premier étage, elle s'arrêta devant la porte indiquant:
Bienvenue chez Sanzo et Mapif
Elle sonna, sonna, mais personne ne répondit. Heurtée par la réalité de cette absence, Albatre s'assit sur le palier, près du paillasson. La lumière du couloir s'était éteinte et elle s'assoupie. Quand on lui tapota l'épaule, l'éclairage cru lui blessa la vue.
-- Albatre, qu'est-ce que tu fais là ?
Il était accompagné d'un grand jeune homme à la peau métissé qui posa un regard aimable sur elle.
Sylvain l'observait à la dérobée, découvrant son visage rouge et couvert de bleus.
-- Vous allez bien ? Demanda celui qui le suivait.
Albatre hocha la tête faiblement. Elle n'avait plus vraiment conscience de là où elle se trouvait.
-- Je peux rester ici ce soir ? Demanda-t-elle.
Sanzo échangea un regard avec son ami. Ils acquiescèrent tout les deux. Il la firent rentrer et Sylvain lui proposa un café.
-- Si tu me disais ce qui t'es arrivé...murmura-t-il.
Son colocataire, le fameux Mapif, s'affairait dans la cuisine à la recherche de biscuits.
-- J'espère que ça n'a aucun rapport avec mon cousin ajouta-t-il.
Albatre baissa les yeux.
-- Ça n'est pas sa faute. Enfin pas vraiment...
Sanzo fut interrompu par son colocataire qui apportait un paquet de biscuits au chocolat.
-- Je vais chercher des antiseptiques pour ton ½il...souffla Sylvain.
Albatre capta son reflet dans le miroir accroché au mur. Elle frémit en voyant la teinte pourpre que prenait le contour de son ½il droit.
Ses joues, marbrées de rouge, semblaient soumises à un froid intense.
Mapif s'assit poliment en face d'elle, sans la dévisager. Elle se sentait humiliée, salie.
Sylvain revint avec une compresse imbibée d'antiseptique.
Il la posa délicatement sur son visage, mais la brûlure du désinfectant vint se rajouter à celle d'avoir été battue.
-- Qui t'as fait ça ?
Albatre voulait fermer les yeux mais la compresse l'en empêchait.
-- C'est...deux filles de ma classe.
Sylvain n'était plus le garçon rieur et farfelu qu'elle avait rencontré à l'anniversaire de Raphael.
Il avait à présent un regard dur et déterminé.
-- Est-ce que Raphael était présent ?
-- Non bien sûr que non !
-- Tu es sûre ?
Albatre s'emporta.
-- C'est ton cousin Sylvain, tu devrais savoir que s'il avait été là, il serait intervenu !
Mapif feignait d'être occupé par un magazine.
-- Excuse-moi, je suis en colère de savoir qu'à cause de lui tu...
Il ne termina pas sa phrase et reprit quelques secondes plus tard.
-- Ne te méprends pas Albatre. Raph est la personne que j'admire le plus au monde, mais çà ne veux pas dire que je ne lui ferai jamais de reproches.
Le colocataire de Sanzo entra dans une pièce qui devait être sa chambre.
-- Il n'est vraiment au courant de rien...je ne dois m'en prendre qu'à moi-même comme d'habitude...souffla-t-elle.
Il fronça les sourcils.
Albatre lui jeta un regard suppliant.
-- Je t'en prie Sanzo...ne lui parle pas de ça...je ne veux pas que Raphael le sache.
-- C'est à cause de lui que tu t'es battue, pour lui ! Et il ne le sait même pas...
Elle se sentit stupide, dépourvue de bon sens.
-- Je...je ne souhaite plus m'immiscer dans sa vie. Je n'ai pas le droit de lui imposer ça.
Sylvain parut se résigner.
-- Très bien. Mais s'il t'arrive quelque chose, j'irai lui parler.
Sanzo déplia le canapé lit du salon, et abandonna sa chambre à Albatre. Pour la première fois, il ressentait de la ranc½ur pour ce cousin qu'il admirait tant.
Mapif, qui le vit jeter férocement ses draps sur le lit déployé au salon, s'inquiéta.
-- C'est qui cette fille ? Une ex ? demanda-t-il.
Sylvain hocha la tête négativement.
-- Une connaissance...C'est la belle-s½ur de mon cousin.
-- Elle a l'air sérieusement amochée...
Sanzo ne répondit pas, toujours affairé prés de son nouveau lit.
Albatre prévint Clarisse qu'elle ne rentrerait pas. A sa s½ur inquiète, elle expliqua qu'elle passait la nuit chez Lucile. Elle essaya de masquer son désarroi mais des larmes perlèrent à ses yeux quand elle raccrocha.
Vêtue d'un large T-shirt de Sanzo et du jean qu'elle avait en arrivant, elle n'avait qu'une envie, dormir.
Elle s'engouffra dans la chambre de son hôte. La pièce baignait dans un univers fantastique et décalé. Une étagère menaçait de s'effondrer sous le poids des livres de science fiction et des affiches de la Guerre des Étoiles couraient sur les murs.
Albatre se glissa sous l'édredon à l'effigie d'E.T. Son oeil avait cessé de gonfler mais son visage l'élançait ainsi que son bras droit.
Elle avait été tentée de demander un somnifère à Sylvain, mais elle ne voulait pas d'un sommeil pesant et artificiel.
Elle plongea dans une légère torpeur, bercée par les bruits de télévision qui provenaient du salon. Ce qui lui sembla être une éternité plus tard, Albatre rouvrit les yeux, l'esprit à nouveau clair et lucide. Elle entendit un éclat de voix, puis sa porte s'ouvrit doucement.
Albatre rabattit l'oreiller sur son visage et fit semblant de dormir.
La lumière du couloir pénétrait en flots irréguliers dans la chambre. Elle aperçut une haute silhouette penchée sur elle.
-- Albatre c'est toi ? Demanda une voix inquiète.
-- Raphael ?
Il alluma la lampe de chevet de Sylvain et posa sur elle un regard affolé.
-- J'ai eu si peur...souffla-t-il.
Elle se redressa sur le lit, s'asseyant et découvrant son visage. Raphael prit doucement son menton entre ses mains et examina les blessures.
-- Que s'est-il passé ?
Albatre tremblait, se nourrissant de la douceur qu'elle voyait au fond de ses prunelles marrons.
-- Sylvain n'aurait pas du t'appeler !
Il posa sur son ½il bleui, un regard tendre.
-- Il ne l'a pas fait. J'ai trouvé ton sac...abandonné prés du lycée...le contenu éparpillé au vent. Je n'ai pu sauver que ton sac et cette bague...
Il lui tendit une bague qu'elle gardait toujours sur elle. C'était un cadeau de sa mère, qu'elle croyait en sûreté chez elle.
-- J'ai cru...je ne savais pas ce qu'il t'était arrivé. Clarisse m'a dit que tu étais chez Lucile, mais quand j'ai appelé chez elle, elle ne t'avait pas vu.
Albatre ne voulait rien dire, pour ne pas gâcher cet instant fragile. Cet instant où il ne la chassait plus de sa vie.
-- Je t'ai cherchée dans le quartier, puis je suis venu demander de l'aide à Sanzo et tu étais là...
-- Tu veux vraiment savoir ce qui est arrivé Raphael ?
Elle voulut se cacher le visage. De vifs souvenirs de la bagarre se rappelaient à elle.
-- Evidemment, je veux savoir qui t'a fais ça ! Comment s'appelle-t-il ? Demanda-t-il avec fureur.
-- Ce n'était pas un garçon...mais Léa et Catherine. Je...
Raphael ayant perdu sa lutte contre lui-même, prit le visage d'Albatre en coupe, d'un geste délicat.
-- C'est à cause de moi ? Sois franche...
Albatre se dégagea brutalement.
-- Pourquoi faut-il que tu sois toujours là, toujours présent ? Alors que tout va si mal...Pourquoi ?
Raphael l'empêcha de se lever et la regarda droit dans les yeux.
-- Je n'ai rien demandé de tout ça Albatre ! Je ne veux qu'une vie simple !
-- Non ce n'est pas ce que tu veux. Tu veux une vie où tu n'auras rien à affronter. Tu ne peux même pas faire face à ce que tu provoques !
Ils n'avaient plus rien à se dire. Chacun était retranché derrière son opinion.
-- Tu as choisi la raison...souffla-t-il au bout d'un long moment.
-- Quoi ?
-- Tu as choisi la raison au lieu de la passion, dans le sujet que je vous ai donné, tu te souviens ?
Albatre se remémora ces lignes qu'elle avait griffonnées à la hâte, et en totale contradiction avec ce qu'elle pensait.
-- Je ne veux pas que ma passion me mène aux limites de la folie, je ne veux pas qu'elle me détruise...la raison est un choix bien plus sûr.
Raphael eut un sourire forcé.
-- Nous faisons tous les choix les plus sûrs pour nous. Je vais te laisser te reposer, bonne nuit Albatre.
Il sortit silencieux et rapide, comme une ombre.
