Coeur d'Albatre- Chapitre IX

Coeur d'Albatre- Chapitre IX
9

Albatre baissa les yeux. Elle ne s'était pas attendu à cela. Mais à quoi devait-elle s'attendre ? Sinon à être traitée comme une adolescente par Raphael...
-- Ça partait d'une bonne intention. Mais si tu peux gérer Léa et les autres seul...Je ne te dirai qu'une chose: méfie toi d'une fille décidée car tu ne sais jamais jusqu'où elle peut aller.
Raphael sentait un malaise diffus l'envahir.
-- Ça s'applique aussi à toi ? Demanda-t-il.
Elle le toisa mais se refusa à répondre.
-- Tu sembles croire que je ne sais pas placer de limites Albatre. Mais je le peux parfaitement...
Elle s'approcha de lui, lentement.
-- Crois-tu que tes limites m'arrêteraient si j'étais sans scrupules ? Je pourrais insister jusqu'à ce que tu craques...
Elle prit une mine séductrice et tendit la main vers lui.
Raphael ne s'écarta pas, il paraissait très calme et déterminé.
-- Je ne crois pas...
Albatre face à lui, fixait ses yeux ocres, attendant qu'il fasse un mouvement. Mais il ne bronchait pas.
Elle se pencha sur lui et enfouit son visage dans son cou, abandonnant sa comédie.
-- Ça suffit ! Ordonna-t-il d'une voix cassée.
Il la secoua légèrement comme pour la ramener à l'ordre. Albatre eut un sourire contraint.
-- Tu dois encore faire des efforts pour apprendre à éloigner tes admiratrices.
Il la regarda comme s'il ne comprenait plus.
-- Tu ferais mieux de rentrer chez toi Albatre...
-- J'allais le faire.
Elle tourna les talons, bien décidée à ne plus jamais lui laisser entrevoir ses sentiments.
Pendant les jours suivants, Albatre remarqua que Léa qui ne lui avait presque jamais adressé la parole depuis la rentrée, ne ratait plus une occasion de lui adresser une critique.
Léa qui n'avait pas raconté son échec à ses amies, s'était exilée vers le fond de la salle de philosophie.
Elle prétendait que finalement, elle trouvait Mr Jouvert trop ennuyeux et trop sérieux.
Albatre savait bien que sa camarade ne supportait pas les refus. Elle avait du prendre la réponse de Raphael pour un affront personnel. Et l'intervention d'Albatre comme une déclaration de guerre...
Albatre se tenait sur ses gardes. Prête à contrer la moindre attaque de Léa. Mais pendant quelques semaines, ce fut le calme plat.
Raphael évitait de se retrouver seul à seul avec elle et Léa se contentait de la bousculer intentionnellement.
Albatre plongea dans une sorte de léthargie. Elle vivait au ralenti comme témoin de sa propre existence. Ne faisant plus aucun effort, n'ayant plus aucune combativité, elle se laissait porter par le courant.
Tout lui paraissait morne, gris.

Une après midi, à la sortie des cours, Albatre qui marchait jusqu'à chez elle, fut interceptée par deux silhouettes sombres.
-- On peut te parler ? Demanda la voix de Léa.
Elle agrippa férocement Albatre par le bras.
-- Qu'est-ce que tu veux ?
-- Je t'avais promis une explication non ? Je veux savoir pourquoi tu me suivais !
Catherine qui servait d'exécutant, la poussait dans le dos. Elles étaient à l'écart dans une petite ruelle.
Albatre tenta d'écarter Léa, mais celle-ci refermait son emprise sur elle, comme un oiseau de proie.
-- Je n'ai pas de compte à te rendre ! Cria-t-elle.
Léa fit signe à son amie de s'écarter, ses yeux brillants de malveillance.
-- Ne me dis pas que c'était un hasard...Pourquoi m'as-tu suivie ?
-- Qui te dit que c'était toi que je suivais ? Hurla-t-elle avec véhémence.
Elle se sentait prise au piège, sous le regard scrutateur de Léa.
-- Alors c'était lui...on ne dirait pas comme ça, mais il te plait bien Raphael...
Léa lui pliait le bras, comme si elle voulait le casser.
Albatre tentait de contrôler sa hargne. Raphael, il fallait toujours que tout en revienne à lui...
-- Oui et alors ? Si tu crois que j'avais l'intention de te le laisser, tu te trompes !
Elle dégagea violemment son bras et avant d'avoir eu le temps de réfléchir, elle balança son poing sur Léa. Sur le coup, elle ne ressentit rien. Puis une cascade d'événements s'abattit sur elle.
Catherine qu'elle avait perdu de vue la tira en arrière, la saisissant au cou. Elle voulait l'empêcher de continuer à frapper Léa qui avait vacillé sous la force du choc. Albatre étouffait, prise en tenaille par Catherine, et s'efforçant de respirer, elle lui décocha un coup de coude dans les cotes.
Léa sembla retrouver un peu d'équilibre et elle saisit Albatre par les cheveux.
-- A ce jeu là, tu ne gagneras pas contre nous...Catherine et moi, on peut être de vraies harpies.
Albatre était à genoux, cinglée de douleur. Elle n'avait jamais provoqué de bagarres et l'angoisse de ne pas résister la taraudait.
Léa ricana. Tenant Albatre d'une main, elle la frappa de l'autre.
-- Un prêté pour un rendu...souffla-t-elle.
La s½ur de Clarisse se mit à griffer, frappant au hasard, désespérée.
Catherine était elle aussi à coté d'Albatre, reprenant son souffle.
-- Tu as gâché toutes mes chances avec Raphael asséna Léa.
Albatre la regarda droit dans les yeux.
-- Même si je n'avais pas été là, il n'aurait pas voulu de toi ma pauvre !
Léa la gifla, mais sans grande force.
Albatre se jeta alors en avant et la poussa sur le sol. Elle évita Catherine qui voulait la rattraper et fonça hors de la ruelle.
Elle se mit à courir, furieuse et blessée. Elle se rendit compte alors qu'elle avait oublié son sac près de Léa. Tant pis, elle n'irait pas le chercher. Elle n'avait plus que son portable, dans sa poche.
Ne voulant pas rentrer chez elle, elle parcourut son répertoire. Son ½il fut attiré par le nom de Sylvain qu'elle avait ajouté en dernier dans ses contacts.
Il lui avait dit qu'il vivait dans un petit studio en ville.
Elle n'en était pas très loin.
Albatre longea rapidement les abords de la fac et se retrouva dans la cité universitaire.
Plusieurs personnes la dévisagèrent quand elle entra dans le hall de l'immeuble de Sylvain. Elle ignorait dans quel était elle était mais ça ne devait pas être beau.
Au premier étage, elle s'arrêta devant la porte indiquant:
Bienvenue chez Sanzo et Mapif
Elle sonna, sonna, mais personne ne répondit. Heurtée par la réalité de cette absence, Albatre s'assit sur le palier, près du paillasson. La lumière du couloir s'était éteinte et elle s'assoupie. Quand on lui tapota l'épaule, l'éclairage cru lui blessa la vue.
-- Albatre, qu'est-ce que tu fais là ?
Il était accompagné d'un grand jeune homme à la peau métissé qui posa un regard aimable sur elle.
Sylvain l'observait à la dérobée, découvrant son visage rouge et couvert de bleus.
-- Vous allez bien ? Demanda celui qui le suivait.
Albatre hocha la tête faiblement. Elle n'avait plus vraiment conscience de là où elle se trouvait.
-- Je peux rester ici ce soir ? Demanda-t-elle.
Sanzo échangea un regard avec son ami. Ils acquiescèrent tout les deux. Il la firent rentrer et Sylvain lui proposa un café.
-- Si tu me disais ce qui t'es arrivé...murmura-t-il.
Son colocataire, le fameux Mapif, s'affairait dans la cuisine à la recherche de biscuits.
-- J'espère que ça n'a aucun rapport avec mon cousin ajouta-t-il.
Albatre baissa les yeux.
-- Ça n'est pas sa faute. Enfin pas vraiment...
Sanzo fut interrompu par son colocataire qui apportait un paquet de biscuits au chocolat.
-- Je vais chercher des antiseptiques pour ton ½il...souffla Sylvain.
Albatre capta son reflet dans le miroir accroché au mur. Elle frémit en voyant la teinte pourpre que prenait le contour de son ½il droit.
Ses joues, marbrées de rouge, semblaient soumises à un froid intense.
Mapif s'assit poliment en face d'elle, sans la dévisager. Elle se sentait humiliée, salie.
Sylvain revint avec une compresse imbibée d'antiseptique.
Il la posa délicatement sur son visage, mais la brûlure du désinfectant vint se rajouter à celle d'avoir été battue.
-- Qui t'as fait ça ?
Albatre voulait fermer les yeux mais la compresse l'en empêchait.
-- C'est...deux filles de ma classe.
Sylvain n'était plus le garçon rieur et farfelu qu'elle avait rencontré à l'anniversaire de Raphael.
Il avait à présent un regard dur et déterminé.
-- Est-ce que Raphael était présent ?
-- Non bien sûr que non !
-- Tu es sûre ?
Albatre s'emporta.
-- C'est ton cousin Sylvain, tu devrais savoir que s'il avait été là, il serait intervenu !
Mapif feignait d'être occupé par un magazine.
-- Excuse-moi, je suis en colère de savoir qu'à cause de lui tu...
Il ne termina pas sa phrase et reprit quelques secondes plus tard.
-- Ne te méprends pas Albatre. Raph est la personne que j'admire le plus au monde, mais çà ne veux pas dire que je ne lui ferai jamais de reproches.
Le colocataire de Sanzo entra dans une pièce qui devait être sa chambre.
-- Il n'est vraiment au courant de rien...je ne dois m'en prendre qu'à moi-même comme d'habitude...souffla-t-elle.
Il fronça les sourcils.
Albatre lui jeta un regard suppliant.
-- Je t'en prie Sanzo...ne lui parle pas de ça...je ne veux pas que Raphael le sache.
-- C'est à cause de lui que tu t'es battue, pour lui ! Et il ne le sait même pas...
Elle se sentit stupide, dépourvue de bon sens.
-- Je...je ne souhaite plus m'immiscer dans sa vie. Je n'ai pas le droit de lui imposer ça.
Sylvain parut se résigner.
-- Très bien. Mais s'il t'arrive quelque chose, j'irai lui parler.
Sanzo déplia le canapé lit du salon, et abandonna sa chambre à Albatre. Pour la première fois, il ressentait de la ranc½ur pour ce cousin qu'il admirait tant.
Mapif, qui le vit jeter férocement ses draps sur le lit déployé au salon, s'inquiéta.
-- C'est qui cette fille ? Une ex ? demanda-t-il.
Sylvain hocha la tête négativement.
-- Une connaissance...C'est la belle-s½ur de mon cousin.
-- Elle a l'air sérieusement amochée...
Sanzo ne répondit pas, toujours affairé prés de son nouveau lit.
Albatre prévint Clarisse qu'elle ne rentrerait pas. A sa s½ur inquiète, elle expliqua qu'elle passait la nuit chez Lucile. Elle essaya de masquer son désarroi mais des larmes perlèrent à ses yeux quand elle raccrocha.
Vêtue d'un large T-shirt de Sanzo et du jean qu'elle avait en arrivant, elle n'avait qu'une envie, dormir.
Elle s'engouffra dans la chambre de son hôte. La pièce baignait dans un univers fantastique et décalé. Une étagère menaçait de s'effondrer sous le poids des livres de science fiction et des affiches de la Guerre des Étoiles couraient sur les murs.
Albatre se glissa sous l'édredon à l'effigie d'E.T. Son oeil avait cessé de gonfler mais son visage l'élançait ainsi que son bras droit.
Elle avait été tentée de demander un somnifère à Sylvain, mais elle ne voulait pas d'un sommeil pesant et artificiel.
Elle plongea dans une légère torpeur, bercée par les bruits de télévision qui provenaient du salon. Ce qui lui sembla être une éternité plus tard, Albatre rouvrit les yeux, l'esprit à nouveau clair et lucide. Elle entendit un éclat de voix, puis sa porte s'ouvrit doucement.
Albatre rabattit l'oreiller sur son visage et fit semblant de dormir.
La lumière du couloir pénétrait en flots irréguliers dans la chambre. Elle aperçut une haute silhouette penchée sur elle.
-- Albatre c'est toi ? Demanda une voix inquiète.
-- Raphael ?
Il alluma la lampe de chevet de Sylvain et posa sur elle un regard affolé.
-- J'ai eu si peur...souffla-t-il.
Elle se redressa sur le lit, s'asseyant et découvrant son visage. Raphael prit doucement son menton entre ses mains et examina les blessures.
-- Que s'est-il passé ?
Albatre tremblait, se nourrissant de la douceur qu'elle voyait au fond de ses prunelles marrons.
-- Sylvain n'aurait pas du t'appeler !
Il posa sur son ½il bleui, un regard tendre.
-- Il ne l'a pas fait. J'ai trouvé ton sac...abandonné prés du lycée...le contenu éparpillé au vent. Je n'ai pu sauver que ton sac et cette bague...
Il lui tendit une bague qu'elle gardait toujours sur elle. C'était un cadeau de sa mère, qu'elle croyait en sûreté chez elle.
-- J'ai cru...je ne savais pas ce qu'il t'était arrivé. Clarisse m'a dit que tu étais chez Lucile, mais quand j'ai appelé chez elle, elle ne t'avait pas vu.
Albatre ne voulait rien dire, pour ne pas gâcher cet instant fragile. Cet instant où il ne la chassait plus de sa vie.
-- Je t'ai cherchée dans le quartier, puis je suis venu demander de l'aide à Sanzo et tu étais là...
-- Tu veux vraiment savoir ce qui est arrivé Raphael ?
Elle voulut se cacher le visage. De vifs souvenirs de la bagarre se rappelaient à elle.
-- Evidemment, je veux savoir qui t'a fais ça ! Comment s'appelle-t-il ? Demanda-t-il avec fureur.
-- Ce n'était pas un garçon...mais Léa et Catherine. Je...
Raphael ayant perdu sa lutte contre lui-même, prit le visage d'Albatre en coupe, d'un geste délicat.
-- C'est à cause de moi ? Sois franche...
Albatre se dégagea brutalement.
-- Pourquoi faut-il que tu sois toujours là, toujours présent ? Alors que tout va si mal...Pourquoi ?
Raphael l'empêcha de se lever et la regarda droit dans les yeux.
-- Je n'ai rien demandé de tout ça Albatre ! Je ne veux qu'une vie simple !
-- Non ce n'est pas ce que tu veux. Tu veux une vie où tu n'auras rien à affronter. Tu ne peux même pas faire face à ce que tu provoques !
Ils n'avaient plus rien à se dire. Chacun était retranché derrière son opinion.
-- Tu as choisi la raison...souffla-t-il au bout d'un long moment.
-- Quoi ?
-- Tu as choisi la raison au lieu de la passion, dans le sujet que je vous ai donné, tu te souviens ?
Albatre se remémora ces lignes qu'elle avait griffonnées à la hâte, et en totale contradiction avec ce qu'elle pensait.
-- Je ne veux pas que ma passion me mène aux limites de la folie, je ne veux pas qu'elle me détruise...la raison est un choix bien plus sûr.
Raphael eut un sourire forcé.
-- Nous faisons tous les choix les plus sûrs pour nous. Je vais te laisser te reposer, bonne nuit Albatre.
Il sortit silencieux et rapide, comme une ombre.
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# Posté le lundi 04 juin 2007 13:38

Coeur d'Albatre- Chapitre X

Coeur d'Albatre- Chapitre X
10

Le retour au lycée fut difficile. Ce qu'Albatre craignait le plus n'était pas de croiser Léa et Catherine, mais qu'elles propagent une rumeur sur elle et Raphael.
Avec soulagement, elle remarqua que Léa était absente et que Catherine fuyait son regard.
Quand elle était rentrée chez elle, samedi matin après son agression, Albatre n'avait pas pu dissimuler ses blessures à Clarisse. Elle lui avait affirmé, s'être mêlée d'une bagarre qui ne la concernait pas. Sa s½ur avait posé de la glace sur son ½il, mais heureusement, il avait déjà beaucoup dégonflé.
Et le lundi où elle rentrait, il ne parut presque plus rien.
En voyant la chaise vide de Léa, elle en déduit que son coup de poing devait avoir eu plus de répercutions que prévu. Eléanore qui avait paru en bons termes avec Catherine, s'était éloignée d'elle. Elle était assise désormais près de Marc, un garçon solitaire de la classe. Albatre toujours au fond de la classe, partageait sa table avec un élève qui frôlait le look gothique et passait une partie du cours à dessiner. Mais elle appréciait la tranquillité et cela ne la dérangeait pas.
A la récréation, Lucile l'interpella :
-- Il a appelé chez moi vendredi soir...chuchota-t-elle.
-- Je sais. Il voulait savoir où j'étais...
Lucile gronda.
-- Comme si ce n'était pas suffisant qu'à cause de lui, ces deux pestes, t'aient attaquée ! Je voudrais bien lui parler à ce Raphael !
Albatre bâillonna d'une main sa meilleure amie.
-- Non ne fais pas ça ! Je sais que tu veux m'aider mais...
-- Et cette Léa, tu ne voudrais pas que je m'en occupe ?
-- Elle n'est pas là aujourd'hui de toute façon...
Albatre avait dit ça avec le regret que Léa échappe à Lucile. Elle était reconnaissante envers sa meilleure amie de se montrer si combative.

Alors qu'elle allait se rendre en physique, Albatre croisa Raphael, ou plutôt il semblait guetter son passage dans le couloir.
-- Il faut qu'on parle.
Elle le regarda, surprise par son apparition. Il n'avait plus le ton de Mr Jouvert mais simplement celui de Raphael.
-- J'ai cours, je n'ai pas le temps...
Raphael vit un groupe d'élèves qui passaient près d'eux.
-- S'il vous plait, mademoiselle Sayas, j'aimerais vous parler de certains points de votre devoir.
Elle se résigna à le suivre.
Raphael l'emmena dans la salle habituelle de philosophie, vide à cette heure là.
Albatre s'assit au premier rang, face au bureau, face à Raphael.
-- La vie scolaire m'a dit que Léa Vivier était absente, tu sais où elle habite ? Je voudrais lui poser quelques questions.
-- Non, ne fais pas ça !
-- C'est toi qui avait raison, je dois affronter les choses, au lieu de me plaindre de ce qui m'arrive.
Elle gardait un souvenir flou du soir où elle lui avait dit ça, mais elle s'en voulait de l'avoir dit.
-- Après ce qu'elle t'as fait, il faut que je lui mette les points sur les i.
-- C'est moi qui l'ai frappé en premier et si elle voit que tu te déplaces pour moi, elle lancera une rumeur...sur nous.
Raphael jouait avec la craie du tableau, nerveux.
-- Je ne peux pas rester sans rien faire !
Albatre se sentait mal à l'aise, dans cette salle vide. Elle avait l'impression que leur conversation prenait un tour trop solennel.
-- Est-ce que tu aurais choisi la passion ou la raison ? Demanda-t-elle soudainement.
Raphael la regarda, incertain. Il se rendait compte qu'il ne voyait plus Albatre de la même façon depuis un moment déjà. Son regard se souda au sien.
-- J'aurais choisi...la passion.
Albatre voyait que quelque chose se passait. C'était comme si tout était figé, comme s'ils étaient coupé du monde.
-- La passion donne la sensation d'être libre, immortel...du moins je le crois se reprit-il.
Ils se levèrent lentement, guidés par une force invisible, marchant comme des pantins aux fils brisés.
Raphael se força à ouvrir la porte.
-- Tu peux y aller...dit-il d'une voix douloureuse.
Albatre sentit que c'était un de ces moments où ils auraient pu se dire tant de chose.
Elle sortit, hantée par la pensée de Clarisse.
Pour Albatre, la situation était inextricable. Elle avait repris espoir, mais s'il y avait une raison d'espérer, cela détruirai Clarisse. Elle voulut essayer de ne plus penser.
Raphael semblait s'être résigné à ne jamais avoir une relation normale avec Albatre. Ils se parlaient tous les deux, mais en répondant toujours avec des automatismes et sur des sujets sans importance.
Un jour au lycée, Albatre apprit que Léa qui ne venait plus que par intermittence en cours, allait changer d'établissement. Elle fut presque immédiatement suivie par Catherine, qui se trouvait isolée.
Albatre se lia alors un peu avec Eléanore qui finalement, était une fille assez équilibrée.
Albatre se sentait piégée quand elle devait se rendre au cours de philosophie.
Certaines phrases prononcées par Raphael, bien qu'elle sache que ce n'était qu'un cours, la touchait profondément. Elle n'entendait qu'une partie des raisonnements, n'écoutant pas les raisonnements eux-mêmes, elle y cherchait une signification cachée.
-- ...passions peuvent être accompagnées d'un jugement, et c'est en lui que réside le caractère déraisonnable, la contradiction qu'on attribue faussement à la passion. La passion n'est pas une erreur...
Elle passa des journées à se remémorer certaines phrases. Elle était tantôt emplie d'allégresse, tantôt abattue.
Mais curieusement, ses notes de philosophie étaient toujours parmi les meilleures de la classe.

Les vacances de Noël arrivèrent.
Albatre s'étonna qu'elle puisse aimer autant Raphael avec le froid de décembre, qu'elle avait pu l'aimer sous le soleil d'août.
Clarisse était heureuse de pouvoir passer son premier Noël avec Raphael.
L'année précédente, ils avaient du fêter séparément car Clarisse ne voulait pas perturber Albatre avec l'arrivée d'un inconnu.
Albatre redoutait les fêtes. Elle redoutait ce moment où ils allaient être tous réunis, à célébrer, ou comme elle, faire semblant.
Clarisse avait acheté un sapin qui touchait le plafond et elle s'était organisée un voyage avec son petit ami juste après le réveillon.
Elle resplendissait de joie, tandis que sa s½ur paraissait pâle et tendue. La veille du dîner de Noël, Raphael invita Albatre et Clarisse au restaurant.
Depuis quelques temps, Clarisse l'indifférait. Même s'il ne cherchait pas à fuir sa compagnie, il la voyait à présent comme une sorte d'amie. Ce qui le dérangeait.
Alors qu'ils attendaient Albatre, déjà installés à la table -élégante- du restaurant, Clarisse reçu un message.
-- C'est ma s½ur, elle ne vient pas finalement.
Raphael fronça les sourcils.
-- Pourquoi ?
-- Elle dit qu'elle va passer la soirée chez ton cousin...Ça serait mignon s'ils se mettaient ensemble, tu ne trouves pas ?
Raphael se mit à jouer avec de la mie de pain pour cacher sa contrariété.
-- Si on commandait alors ? Demanda-t-il d'une voix calme.
Chez Sanzo, Albatre était assise à même le sol, sur une natte japonaise, recouverte de coussins brodés aux motifs floraux.
Près d'elle, Lucile et Sylvain discutaient avec Mapif, Emilio de son vrai nom. Albatre avait invité sa meilleure amie à venir avec elle chez Sanzo. Aller au restaurant avec Clarisse et Raphael était au dessus de ses forces.
Là, elle se sentait bien, libre, sans contraintes. Elle ne surveillait pas ses paroles, et son c½ur ne s'agitait pas.
Mapif avait appris aux deux jeunes filles que son père était Brésilien et qu'il avait vécu au Brésil toute sa vie avant de partir faire ses études en France. Lucile le trouvait intéressant à écouter, mais préférait l'humour de Sanzo. D'ailleurs quand Albatre lui avait confié que c'était le cousin de Raphael, elle avait assuré ne pas avoir remarqué la ressemblance.
-- C'est normal répondit Albatre, tu n'as vu Raphael que de loin.
Vers neuf heures et demi, Sanzo avait entreprit d'organiser une soirée effrayante. Ou plutôt une soirée de ce qu'il pensait être effrayant. Il avait éteint toutes les lumières, excepté une veilleuse en forme de petit alien. Il mit une musique étrange, très lente, mélange de percussions et de violons.
Sylvain se mit alors à raconter une légende Japonaise censée être morbide, qu'Albatre n'écouta que d'une oreille.
Mapif restait calme, sans doute habitué à ce genre de récits, mais Lucile captivé, frémissait en l'écoutant.
-- ...il s'agit d'un animal surnaturel facétieux...le kitsune. On raconte qu'un homme attrapa un blaireau, lui attacha les pattes et l'amena à sa femme pour qu'elle en fasse une soupe...l'homme parti, le blaireau convainquit l'épouse de le détacher en lui promettant de l'aider à préparer son plat. Sitôt libéré, il la tua, prit son apparence et ses vêtements, la fit cuire et la servit à son mari, quand il rentra de son travail. Lorsque l'homme eut tout mangé, avec un plaisir évident, le blaireau reprit sa forme normale, lui raconta en riant ce qu'il avait fait et disparut...
A la fin du récit, Albatre se réfugia dans la cuisine, où elle se mit à préparer du thé pour tout le monde.
Sylvain la rejoignit quelques instants plus tard, après avoir recueilli les éloges de Lucile pour ses talents de conteur.
-- Ça va toi ? Demanda-t-il.
Albatre se força à sourire.
-- Très bien.
Sanzo fronça les sourcils.
-- Écoute Albatre...je sais que tu souffres à cause de lui...je...
Elle redoutait ce qu'il allait lui dire.
-- Non ne t'en fais pas...reprit-il. Je ne te ferai pas d'avances, je crois plutôt qu'on est fait pour être amis.
Albatre sourit alors.
-- C'est Lucile, n'est-ce pas ?
Sanzo rougit.
-- Disons...que je l'apprécie beaucoup.
Albatre lui fit un clin d'½il.
-- Je lui parlerai de toi...
Il reprit un ton sérieux.
-- Je ne veux pas que tu souffres Albatre...tu veux rendre les autres heureux, mais ton bonheur à toi est-il impossible ?
-- Je crains bien que mon bonheur ne détruisent plus de choses...qu'il n'en valent.
-- Essaie alors de penser à toi, juste à toi.
Albatre passa une main dans ses cheveux, nerveusement.
-- Mais je ne peux pas faire ça !
-- Donc...attends toi à être de plus en plus meurtrie.
Il sortit, la laissant en plein désarroi.
Le jour de Noël; la neige commença à tomber. Fine, elle ne tenait pas sur le sol.
Albatre regardait sa s½ur s'affairer pour préparer un dîner parfait, Clarisse frôlant la crise d'hystérie, rodait dans le salon, arrangeait une guirlande, puis s'élançait dans la cuisine, prise d'un doute sur son menu.
Albatre repensait à ce que lui avait dit Sanzo. D'être plus égoïste. Mais en regardant Clarisse, le remord s'insinuait en elle, comme un poison lent. Elle ne devait pas la trahir.
Fallait-il vraiment que ce soit l'égoïsme qui mène au bonheur ?
Albatre soupira.
Le téléphone sonna.
Elle n'y prêta pas attention, puis la voix animée de Clarisse lui fit tendre l'oreille.
-- ...mais enfin, tu ne peux pas me faire ça, Raphael !
Albatre frémit.
-- Tu dois venir ! Non...Raphael...je t'en prie !
Clarisse raccrocha violemment et arracha le tablier qu'elle portait pour le jeter par terre.
-- Que se passe-t-il ? Demanda Albatre.
-- Ce qu'il se passe ? Raphael ne viendra pas au dîner de Noël...Il se fiche de moi, de mon cadeau, il part dans sa famille !
-- Ça doit être important pour lui...
Clarisse était sur le point de pleurer.
-- Mais oui, défends-le !
Albatre prit sa s½ur dans ses bras, la consolant comme si c'était une enfant.
-- Écoute, je suis sûre qu'il n'a pas fait ça pour te blesser. On fêtera toutes les deux, tu verras, ce sera un beau Noël.
Clarisse hoqueta.
-- Mais...je...voulais qu'il soit là, je ne veux pas d'un Noël sans Raphael.
Elle se détacha d'Albatre et alla s'enfermer dans sa chambre. L'atmosphère de fête était gâchée. Albatre sentait poindre en elle une rage sourde. Assise près de la fenêtre, elle regardait la neige qui tombait en se tarissant.
Sa vie était plus chaotique que jamais, mais que pouvait-elle y faire ?
Son esprit s'envola un instant vers les hautes sphères.
Raphael.
Elle aussi voulait passer Noël avec lui.
Clarisse émergea de sa chambre avec une tenue de fête élégante, une longue robe bleu marine.
-- Je sors à la salle des fêtes dit-elle. Il n'y a pas de raisons de ne pas s'amuser. Tu veux venir ?
Albatre refusa poliment.
Il ne lui suffirait pas de se trouver parmi des centaines d'autres personnes pour oublier l'absence de Raphael. C'était sans doute plus profond que ça.
Mais elle comprenait sa s½ur qui voulait se changer l'esprit.
Une fois seule, Albatre dîna devant les programmes de Noël. Elle essaya d'égayer sa soirée mais rien n'y faisait. Peu après la fin d'un film, elle s'endormit devant le poste.
A côté d'elle gisaient un paquet de chips et des emballages de papillotes.
Son portable la réveilla. Il lui sembla que la sonnerie lui vrillait les tympans. Albatre se leva, trébucha sur le canapé et atteignit enfin son mobile.
-- Allo dit une voix grave.
Le fond sonore évoquait les chansons habituelles de fin d'année.
-- Vous êtes bien Mlle Sayas ? Enchaîna l'inconnu.
-- Oui...dit-elle hésitante.
-- Albatre Sayas ?
Elle commençait à s'inquiéter.
-- Oui, mais qui êtes-vous ?
-- Je m'appelle Maxime, je suis le barman du Lambda, vous connaissez ?
Albatre chercha. Dans sa mémoire ce nom n'évoquait rien.
-- Non, je ne sais pas où c'est. Que voulez-vous ?
-- J'ai ici au comptoir un client qui m'a demandé de vous appeler...un monsieur Joubert...Jaubert.
-- Jouvert ?
-- Peu importe, il est saoul comme un polonais. Si vous pouviez venir le chercher...
-- Quoi ?
-- Bah oui, c'est pour ça que je vous appelle, faut venir le chercher.
Albatre crut que son c½ur allait défaillir. Raphael n'était pas chez ses parents, pourquoi avait-il menti à Clarisse ?
Elle regarda sa montre, minuit. Elle pouvait prendre la voiture de Clarisse qui était partie à pied.
-- Vous pouvez me donner l'adresse de votre bar ? Demanda-t-elle.
-- 17, rue des Embruns, vous voyiez à peu près où ça se trouve ?
-- Oui. Je peux parler à votre client ?
-- Hum...je crois pas qu'il soit en état de vous répondre, ni même de tenir un combiné.
-- Bon j'arrive.
Elle coupa précipitamment et commença à chercher les clés de la voiture de sa s½ur.
Fébrilement, elle enfila une grosse veste et noua une écharpe autour de son cou. Elle mesurait à présent combien elle s'était menti en voulant se faire croire qu'elle n'aimait plus Raphael. Il s'était remis à neiger, à gros flocons, cette fois. Albatre démarra en trombe, animée par l'envie de se retrouver près de Raphael.
Au bout d'un quart d'heure, elle finit par trouver la direction du Lambda. C'était un bar éloigné de chez Raphael, dans la même direction que le lycée.
Une affiche sur la porte indiquait : Soirée de la St Sylvestre, cocktails à volonté.
Elle frémit. Dans quel état retrouverait-elle Raphael ?
Une fois à l'intérieur, elle passa près de lui et faillit ne pas le reconnaître.
Affalé sur le comptoir, le bras replié sous le visage, il somnolait légèrement, un verre encore à la main.
Albatre s'approcha avec précaution. Elle croisa alors le regard de celui qui devait être son correspondant téléphonique. Affairé à essuyer des verres, il lui sourit.
-- Ça alors, il en a une bien jolie fiancée, cet ivrogne dit-il en la saluant.
-- Vous auriez du refuser de le servir...reprocha-t-elle.
-- Vous n'avez pas vu l'affiche ? Aujourd'hui, je me mêle pas de ce que boit le client...
Albatre sourit poliment et le remercia d'avoir appelé.
Elle tapota l'épaule de Raphael et il marmonna quelque chose d'incompréhensible.
-- Raphael...souffla-t-elle.
Il paraissait si fragile, si esseulé soudain.
-- Raphael, réveille toi !
Il ouvrit les yeux avec une expression hébétée. Ses yeux noisette étaient embrumés.
-- A...Ablatre...Albatre.
-- Oui, c'est moi. Il va falloir que tu rentres chez toi...
Elle tenta de le faire se lever mais il ne réalisait pas où il se trouvait.
-- Je n'aurais pas du...faire ça dit-il.
-- Oui...oui, allez lève toi, on y va.
Il resta accroché à son tabouret, penché sur le comptoir.
-- Je devrais lui dire...mais j'arrive pas.
Albatre ne faisait pas réellement attention à ses paroles, réfléchissant à ce qu'elle devait faire.
-- Tu ne veux pas rentrer chez toi ? Demanda-t-elle.
-- Il faut que...je vois...Ablatre...articula-t-il.
Elle lui prit la main.
-- Je suis là. Si on s'en allait ?
Elle essayait d'ignorer les clients qui commençaient à se tourner dans leur direction.
-- Il...faut...absolument...
-- Je sais...
Raphael se leva alors, avec difficulté et manqua de trébucher. Albatre le soutint mais manqua de vaciller sous son poids.
-- Pouvez-vous m'aider à le ramener jusqu'à ma voiture ? Demanda-t-elle à Maxime.
Le barman accepta mais avec réticence.
Ils saisirent chacun Raphael par une épaule et l'emmenèrent lentement jusqu'à la voiture.
-- Je serai vous, je larguerai cet alcoolique dit Maxime tandis que Raphael commençait à siffloter un air indéfinissable.
-- Il n'est pas alcoolique ! Trancha-t-elle.
Une fois assis à l'avant à côté d'Albatre, Raphael sembla un peu moins perdu. Elle se pencha à l'arrière, prit une bouteille d'eau et aspergea légèrement Raphael au visage.
Il glapit et dit :
-- Je veux voir Ablatre !
Elle ne put s'empêcher de rire.
-- Je suis là. C'est moi, Ablatre.
Elle eut toutes les peines du monde à le faire monter jusqu'à chez lui. Et quand ils furent arrivés, elle remercia le ciel pour le fait qu'il n'habite qu'au premier étage. Puis elle espéra que personne dans l'immeuble n'avais entendu les joyeux « ho, ho,hoé, hoé » qu'il avait lancé en montant les marches.
Albatre dut encore fouiller Raphael pour trouver ses clefs.
-- Où sont tes clés ?
Il ouvrit de grands yeux.
-- Pour ouvrir le coffre au trésor, il faut la clé ! Lança-t-il.
Albatre soupira.
Elle mit la main sur les clefs -qu'elle avait cherché pendant cinq minutes- dans la poche intérieure de sa veste.
En entrant dans l'appartement, Albatre eut une hésitation. Elle n'était jamais entrée dans la chambre de Raphael. Devait-elle le laisser sur le canapé du salon, ou le mener jusqu'à son lit ?
Heureusement, il semblait se rappeler de la disposition de son appartement et se dirigea de lui-même dans sa chambre.
-- Clarisse ! Appela-t-il.
Albatre eut un coup au c½ur. C'était la première fois depuis qu'elle l'avait rejoint, qu'il prononçait le nom de sa s½ur.
Elle vit qu'il trébuchait, se précipita pour le soutenir et l'aider à franchir les derniers mètres qui le séparait de son lit.
Il tomba au milieu du grand lit, comme un poids mort et faillit entraîner Albatre avec lui.
Elle ouvrit un placard et lui chercha une couverture.
Puis elle le borda, croyant qu'il s'était endormi. Il ouvrit brusquement les yeux et agrippa sa main. Il semblait revenir de loin.
-- Clarisse marmonna-t-il d'une voix pâteuse. Il faut...que je te dise quelque chose, je...crois que j'aime Albatre...
Elle se tourna vers lui stupéfaite, mais il avait de nouveau fermé les yeux.

# Posté le lundi 04 juin 2007 13:39

Coeur d'Albatre- Chapitre XI

Coeur d'Albatre- Chapitre XI
11

Ce fut un miaulement plaintif qui tira Albatre de son inertie. Elle se détourna de Raphael pour découvrir le chaton qu'elle avait trouvé sous le pont. Embelli et plus grand, il la regardait avec des yeux curieux.
-- Eh, que fais-tu là toi ?
Le chat bailla et alla se réfugier contre Raphael qui dormait. Albatre, toujours étourdie par ce qu'elle venait d'entendre, lissa la couverture du plat de la main.
Elle se demandait si son imagination ne lui avait pas joué un tour cruel. Raphael, dans un sommeil comateux, respirait bruyamment. Il était inconscient du trouble qu'avait causé ses paroles. Il fuyait les conséquences de ce qu'il avait avoué.
Albatre guettait. Comme s'il allait à nouveau ouvrir les yeux et lui annoncer d'une voix calme et raisonnable que tout ce qu'il avait dit était faux. Mais elle se trouvait confrontée à un silence paisible. Elle se leva, toujours penchée sur Raphael et passa une main légère sur le visage endormi. Puis après un dernier regard, Albatre quitta la chambre.
Une fois dehors, seule sous le ciel noir et dans la rue enneigée, elle parut prendre vraiment conscience de ce qu'elle venait d'entendre. Dans la voiture, il lui fallut plusieurs minutes avant de pouvoir mettre le contact.
Tout était silencieux, glacial et pourtant c'était l'un des plus beaux instants de sa vie.
Albatre rentra avant Clarisse. Elle partit se coucher avec l'angoisse du jour qui suivrait.
Comme beaucoup de lendemains de fêtes, le matin fut morose. Une blancheur éclatante, reflétée par l'étendue de neige tombée dans la nuit s'insinuait dans l'appartement. Cela donnait une aveuglante sensation de pureté.
-- A quelle heure es-tu rentrée ? Demanda Albatre à Clarisse qui surgissait dans la cuisine en peignoir.
Clarisse se massa les tempes.
-- Quatre heures...
Albatre avait déjà ouverts ses cadeaux et tendaient les siens à sa s½ur.
-- Est-ce que tu as utilisé ma voiture ? Hoqueta Clarisse.
-- Oui...j'ai du aller donner son cadeau à Lucile.
-- Tu ne pouvais pas le faire aujourd'hui ?
-- Je...m'ennuyais un peu hier.
Clarisse se laissa tomber devant un verre de jus d'orange, sans demander plus de précisions.
Albatre regarda sa montre, il était onze heures. Elle avait l'impression que des années s'étaient écoulées depuis qu'elle avait ramené Raphael chez lui.
-- Je vais faire un tour...dit-elle.
-- Où ?
-- Me promener sous la neige.

Elle marchait, comptant chaque pas qu'elle faisait sur l'étendue glaciale qu'était devenue la ville. Quand elle sonna chez Raphael, une appréhension la saisit. Comment justifier cette visite ? Sa confiance en elle avait disparu.
Après une attente qui lui sembla interminable, Raphael vint ouvrir.
La tête penchée sur le côté, il tenait une poche de glaçons à la main.
Il parlait d'une voix très basse.
-- Albatre, qu'est-ce que tu fais là ? Entre...
Comme toujours en sa présence, elle perdit tout idée précise de ce qu'elle allait dire.
Albatre décida d'être franche.
-- Je voulais savoir comment tu vas...
Raphael plissa les yeux sous l'effet de la douleur.
-- Est-ce que tu peux parler moins fort s'il te plait ?
Elle hocha la tête.
-- Le réveil n'a pas été trop difficile ? Murmura-t-elle.
-- Si...sans doute le pire de toute ma vie.
Ils étaient assis au salon, l'un à coté de l'autre.
D'un geste presque maternel, Albatre prit la poche de glace des mains de Raphael et la posa sur son front.
-- Tu sais que c'est moi qui t'ai raccompagné hier ?
-- Non. Je pensais que c'était Clarisse.
Il avait dit ça d'un ton gêné. Albatre se demanda s'il se souvenait de ce qu'il lui avait dit.
-- C'était donc toi...reprit-il en un murmure.
Elle se força à fixer son regard.
-- Oui c'était moi.
Elle s'attendait à ce qu'il se justifie, mais il n'en fit rien.
-- Pourquoi n'es-tu pas venu au dîner de Noël ?
-- Alors je suppose que je dois te le dire dit-il d'un ton belliqueux.
Le c½ur d'Albatre faisait des bonds incertains.
-- Dis le moi...
-- J'ai l'impression...d' escalader une paroi rocheuse. Je ne sais pas où je vais mais je suis obligé de continuer à avancer...
Il prit une profonde respiration.
-- Pour rien au monde je n'aurai voulu que ça m'arrive mais tu es entrée dans ma tête et tu n'en sors pas, Albatre, jamais.
C'était sa façon à lui d'avouer sa plus grande peur, celle d'aimer Albatre. Elle n'osa pas bouger, ni même respirer, de peur qu'il démente ses paroles.
-- Je crois bien que c'est ça que je ressens...que c'est si confus et si fort. Et que ce n'est pas ce que j'avais prévu.
Elle osa enfin un mouvement. Elle avait eu si peur que cette réalité se brise et la laisse encore plus blessée.
-- Ce n'est pas clair du tout, mais je ne demandais rien de plus.
Raphael s'inclina vers elle, ses yeux marrons enflammés. Il appuya son visage contre sa joue, brusquement.
-- Tu l'avais dit, c'est insensé, c'est impossible...et pourtant.
Ils s'embrassèrent, comme soudainement une minuscule étincelle prend feu. Albatre finit par s'écarter.
-- Si je n'étais pas si heureuse...souffla-t-elle, je crois que le remords me tuerait.
Raphael eut une impression douloureuse et l'enveloppa de ses bras.
-- Il faut que je parle à Clarisse.
-- Est-ce que c'est vraiment la réalité ?
Raphael rit légèrement, toujours près d'elle.
-- La réalité brutale et confuse, mais il faudra bien l'affronter.
Albatre plongea la main dans sa poche et en retira un petit paquet rond.
-- Joyeux Noël, Raphael...
Il écarquilla les yeux et dit d'un air contrit:
-- Mais je n'ai pas de cadeau pour toi, moi.
Elle l'obligea à ouvrir celui qu'elle lui avait mis dans la main.
-- Ce n'est pas grave...en fait...
Quand il eut tout déballé, elle rit.
-- Ce paquet est vide...compléta-t-elle.
Il regarda la boite ronde d'un air désabusé.
-- Effectivement, c'est vide.
-- Je voulais t'offrir mon âme alors je l'ai emballée murmura-t-elle.
Raphael fronça les sourcils.
-- N'est-ce pas un peu trop romantique, Mlle Sayas ?
Il attira Albatre contre lui et lui donna un long baiser.
-- Je devrais te haïr dit-elle, tu es en train de détruire ma vie...
Il chuchota à son oreille.
-- Ça n'a pas l'air si désagréable pourtant...
Albatre reprit un ton sérieux.
-- Si nous avions pu choisir, tu serai avec Clarisse et ça ne me ferai rien. Que nous est-il arrivés ?
-- Je n'en sais rien...

Quand Albatre rentra chez elle, peu avant midi, elle se sentait légère et euphorique. Mais plus elle se rapprochait de chez elle, plus une ombre se mettait à planer sur son bonheur. Sans doute la chute et le désespoir de Clarisse seraient ils durs à contempler, d'autant plus qu'elle en était responsable...
Elle voulait anesthésier son esprit. Oublier le tourbillon d'émotions où Raphael l'entraînait.
En tombant nez à nez avec sa s½ur, Albatre se fit l'effet d'être un monstre. Elle avait l'impression que sa trahison s'affichait en lettres écarlates sur son front.
Alors qu'elle allait entrer dans sa chambre, elle fut arrêtée par Clarisse.
-- Ah oui...j'oubliais dit sa s½ur. Un type a téléphoné de la gare. Il dit qu'il vient d'arriver pour te voir...
-- Qui ?
-- Tom, je crois...
Albatre chercha sur le visage de sa s½ur le signe que ça pouvait être une mauvaise plaisanterie. Mais celle-ci était parfaitement sérieuse.
-- Ça ne va pas ? S'inquiéta Clarisse.
Albatre évita son regard.
-- Si, si, ne t'inquiètes pas...Est-ce qu'il a demandé à ce qu'on aille le chercher ?
-- Qui ? Ah...oui. Non, il a dit qu'il prenait un taxi et qu'il arrivait. C'est ton ami Anglais ?
-- Oui...
Elle ressentait un malaise croissant à l'idée de revoir un « amour » d'été. Il lui semblait que Tom avait fait partie d'une vie qui n'était pas vraiment la sienne.
Son optimisme quant à l'avenir se mit à chuter...
Comment concilier Tom, qu'elle devrait tenir à distance et Raphael qui avait pris une importance nouvelle ?
-- Il va falloir que j'appelle Raph dit Clarisse comme pour elle-même. On ne peut pas rester fâchés éternellement avec ce voyage que j'ai prévu pour nous.
Albatre se prit le visage à deux mains.
Le point culminant du désespoir fut atteint par Albatre quelques minutes plus tard quand on sonna à la porte. Clarisse alla ouvrir à Tom, avec un sourire accueillant, mais Albatre eut beaucoup de mal à cacher son envie de ne pas lui parler.
Tom n'avait pas changé, et il aurait pu paraître charmant en d'autres circonstances. Il arrivait avec un sac de sport et un bouquet de fleurs.
-- Merry Christmas, Joyeux Noël...dit-il hésitant.
Il fit un pas en avant pour serrer Albatre dans ses bras, mais simultanément, elle recula.
Il en résulta un moment de gêne atroce.
-- Vous savez où vous allez loger ? Demanda gentiment Clarisse.
Le jeune homme répondit avec un mélange d'anglais et de français maladroit.
-- I...pas encore trouvé...Je...vouloir...see Albatre before all.
Albatre ne put s'empêcher de sourire. Elle ressentait encore une vague culpabilité de ne pas pouvoir l'aimer.
-- Vous resterez ici alors, je suis sûre que ça fera très plaisir...
Derrière le dos de Tom, Albatre faisait de grands signes négatifs à sa s½ur.
-- ...à Albatre continua Clarisse comme si de rien n'était.
-- Oh. It's nice ! S'exclama-t-il, se tournant brusquement vers Albatre, qui tentait de lui sourire.
Une fois seule avec Clarisse, Albatre laissa éclater sa contrariété.
-- On ne sait même pas pour combien de temps il est là. Et tu lui proposes de rester !
-- C'est ton petit ami non ?
Albatre détourna le regard, peu pressée de répondre à cette question.
-- Oui, non...pas vraiment. Enfin ça fait quatre mois que je ne l'ai pas vu. Même si on sortait ensemble, ce n'est pas une raison pour lui donner la chambre d'amis !
Lorsque Tom eut défait ses bagages et eut pris possession de sa chambre, il demanda à Albatre de lui faire visiter sa ville.
Elle décida de s'acquitter de cette tâche de la manière la plus brève possible.
Elle ne savait pas comment faire comprendre à Tom qu'il n'y avait plus rien entre eux. Qu'elle sacrifiait tout à Raphael. Sa loyauté comme sa raison. Tom donna quelques nouvelles d'Angleterre qui réjouirent Albatre. Celia avait pris un agent et se produisait désormais plusieurs soirs par semaine au Bluebell Diary. Et Marjorie Altman allait se remarier au mois de mars.
Albatre plongea dans ses souvenirs d'Angleterre. Se rappelant cette période floue où son obsession pour Raphael était à son apogée. Elle avait changé depuis, sans doute imperceptiblement et elle se sentait différente.
Voir Tom marcher près d'elle, mais en France cette fois, lui donnait un sentiment d'irréalisme. Il était comme une réminiscence de ses vacances.
Insensiblement, inconsciemment, leurs pas les menaient chez Raphael. Tom gardait à présent un silence étouffant comme s'il sentait la réserve d'Albatre à son égard.
A petite distance, elle aperçut Raphael qui marchait d'un pas pressé.
Elle voulut faire demi-tour, mais il les avait déjà aperçus. Il venait à présent à leur rencontre, d'un air décontracté. La poitrine prise dans un étau, Albatre le vit se rapprocher de plus en plus, jusqu'à venir se poster en face de Tom.
-- Salut Albatre...dit-il comme s'il ne l'avait pas vu de la journée.
Il souriait, séduisant et sûr de lui.
-- Salut répondit-elle d'un ton las.
Tom, ne flairant pas le danger, tendit la main à son vis-à-vis et dit jovialement :
-- Hello, my name's Tom.
-- Nice to met you...Raphael.
Tom claqua des doigts, comme s'il se rappelait quelque chose.
-- Yeah, Raphael...her sister's boyfriend...
Albatre se sentit plus mal à l'aise que jamais. Elle scrutait Raphael, mais remarqua avec déception qu'il était parfaitement impassible. Ses yeux ocres ne reflétaient rien de particulier.
-- Tom vient d'arriver d'Angleterre...articula-t-elle avec difficulté.
Raphael posa alors brusquement le regard chez elle, plus intensément qu'il ne l'avait jamais fait.
-- Oui...bon il faut que j'aille voir Clarisse.
Albatre trembla. Était-il toujours décidé ? Que ressentait-il à cet instant ?
-- Enchanté de vous avoir connu Tom...
Il partit sans autres mots pour Albatre. Cela la laissa démunie et perdue. Elle montra à Tom le quartier, le mena jusqu'au pirate Rouge, puis ils prirent la direction opposée pour se rendre au lycée d'Albatre.
Sans enthousiasme, elle lui montra les endroits qui composaient sa vie. Ces endroits qui faisaient partie de ce qu'elle était.
Elle redoutait de rentrer chez elle. Elle redoutait tout ce qu'elle avait provoqué. Tout ce qu'elle aurait à se reprocher pendant un très long moment.
Si Raphael se séparait de Clarisse, cela produirait une déflagration dans sa vie, qui emporterait tout sur son passage...
Tom lui prit soudainement la main.
-- Always the same sadness in your eyes...Albatre murmura-t-il.
Elle aurait tellement voulu mener une vie sans complications, où elle pourrait dire à Tom ce qu'il voulait entendre...
Elle retira sa main et prit la fuite. Une fuite éperdue, sourde aux appels de Tom.
Elle était lâche. Elle laissait les autres souffrir à sa place.
Albatre coupa par un raccourci et se retrouva bientôt devant chez elle. Ses pensées la minaient, la rongeaient de l'intérieur.
Comme s'il s'était attendu à ce qu'elle arrive, Raphael était là, dans le hall de l'immeuble. Appuyé contre les boîtes aux lettres, son visage à moitié couvert de pénombre, il paraissait anéanti.
Albatre s'approcha de lui et se réfugia dans ses bras.
-- J'ai détruit ce qui aurait du faire mon bonheur...souffla-t-il.
Il s'appuyait contre elle, comme cherchant un appui.
-- J'ai l'impression de l'avoir poignardée Albatre...il y avait tellement de douleur dans ses yeux.
Elle chercha ses lèvres, sur ce visage qu'elle distinguait mal. Seul sa voix avait indiqué combien il souffrait.
Après quelques minutes où Albatre se sentit au bord de l'abîme, il s'éloigna d'elle.
-- Je ne dois blâmer que moi-même de préférer un bonheur qui sera éphémère dit-il.
-- Je suis désolée...
Elle ne savait pas quoi dire d'autre.
-- Ne le sois pas...ce soir je t'ai choisie malgré mes doutes. On est ensemble, maintenant je suppose...
Albatre eut un sourire amer.
-- Je dois aller voir Clarisse maintenant.
Quand elle poussa la porte, Albatre eut l'impression de pénétrer sur le lieu d'une dernière bataille.
Assise par terre, Clarisse pleurait. Sans bruit. On voyait seulement ses larmes qui roulaient sans interruption sur son visage. Autour d'elle gisaient les petits objets de décoration du salon, brisés.
Ce fut ce chagrin silencieux qui heurta Albatre. Sa s½ur affichait une douleur muette plus éclatante que si elle criait.
Elle se pencha sur Clarisse, dont les cheveux emmêlés cachaient à moitié ses yeux. Elle se laissa glisser près de sa s½ur, se sachant responsable de tout cela. Clarisse serrait convulsivement les mains sur un bijou. Dernier souvenir de Raphael. Albatre ne sut rien faire, que la regarder pleurer. Elle croisa la regard vide de sa s½ur et sentit son c½ur exploser. Comment pouvait-elle lui faire autant de mal ?
-- Il m'a quittée...dit Clarisse, d'une voix morte.
Albatre aurait aimer ne jamais assister à cette scène.
-- Je...commença-t-elle.
Mais que pouvait-elle dire ? Qu'elle était désolée ? Comme quand elle s'excusait, petite fille d'avoir fait une bêtise ?
-- C'est de ta faute, je le sais souffla calmement Clarisse.
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# Posté le jeudi 07 juin 2007 11:00

Coeur d'Albatre- Chapitre XII

Coeur d'Albatre- Chapitre XII
12

-- C'est de ta faute répéta Clarisse.
Ces mots lancés sans aucune émotion, contenaient pourtant une violence sourde.
Albatre tressaillit. Clarisse savait-elle ? Et depuis quand ?
L'aînée, toujours secouée par les sanglots planait à mille lieux de la pièce. Pourtant elle avait formulée cette accusation...
-- Pourquoi dis-tu que c'est ma faute ? Pourquoi ? S'exclama Albatre.
Sa propre voix lui parut hystérique. Clarisse leva les yeux sur elle et parut pour la première fois s'apercevoir de sa présence. Elle enlaça sa s½ur, confuse.
-- Je suis désolée Albatre...je ne sais plus ce que je dis.
Alors Albatre serra Clarisse dans ses bras et tenta, en vain de la consoler.
Elles restèrent ainsi, éperdues de douleur, apparemment unies dans la détresse. Albatre avait l'impression de jouer un mauvais rôle. Mais elle ne pouvait plus revenir en arrière...
Dans les heures et les jours qui suivirent, ce fut comme si Clarisse portait un deuil. Elle ne parla plus de Raphael, comme s'il était mort pour elle. Elle enfouissait son amour pour lui, au plus profond d'elle-même.
Tom qui était parvenu à retrouver seul le chemin de l'appartement, se retrouvait pris entre le désespoir des deux s½urs. Il n'osa pas faire de reproches à Albatre.
Il attendait juste impatiemment le nouvel an, pour qu'ils puissent être ensemble. Albatre avait espéré qu'il partirait...qu'il serait en colère contre elle et la quitterait...
Mais Tom était résolu à attendre quelque chose de l'image illusionnée qu'il avait d'elle. Albatre mit du temps à repenser à Raphael. Comme si le chagrin de sa s½ur, l'avait repoussé hors de son univers. Pourtant elle devait avouer qu'il était toujours présent, au fond d'elle. Raphael ne reviendrait pas à l'appartement, elle le savait...elle n'irait pas le voir, du moins pas tout de suite.
Sa s½ur avait trop besoin d'elle. Albatre voyait bien que Clarisse agissait comme si rien ne s'était passé. Elle tentait de surmonter sa peine. Mais Albatre savait combien il était difficile de chasser Raphael de sa vie, elle-même avait échoué.
La veille du nouvel an, Albatre entendit des sanglots qui venaient de la chambre de Clarisse. Elle frappa légèrement à la porte. Aucune réponse. Elle entre, extrêmement mal à l'aise.
-- Ça va ?
Clarisse, accoudée à la fenêtre, laissait un vent gelé lui fouetter le visage.
-- Tu es sure que...ce n'est pas trop dur pour toi ? Je veux dire, tu fais semblant d'aller bien...dit Albatre.
Clarisse se retourna et ferma la fenêtre d'un claquement sec.
-- Bien sur que je fais semblant ! Mais je ne peux pas m'écrouler en morceaux, je ne veux pas que tu me vois comme une épave !
Albatre la fit s'asseoir près d'elle.
-- Tu sais bien que je ne te verrai jamais comme une épave...Quoi qu'il arrive.
Clarisse sourit.
-- Je vais partir Albatre...pour une croisière en Méditerranée. J'en ai besoin.
-- Tu as raison...ça...te changera les idées.
Albatre se haïssait, d'être si dissimulatrice.
-- Ça ne te dérange pas ? Je pars ce soir...et tu vas me manquer.
-- Fais ce qu'il y a de mieux pour toi, ne te soucie pas de moi Clarisse...
C'était ce qu'elle avait fait elle.
-- J'aimerais fêter avec toi, mais c'est impossible...ici tout me rappellerai...Raphael.
Elle prononça son nom avec hésitation, car elle n'y était plus habituée. Albatre sentit son c½ur s'emballer à la mention du nom qui n'était plus formulé depuis quelques jours.
-- Alors...je te souhaiterai une bonne année en avance...dit-elle en souriant.
Après avoir dit au revoir à Clarisse, Albatre réalisa avec effroi qu'elle allait passer le trente et un décembre en tête à tête avec Tom.
C'était sans doute ce qu'il attendait depuis son arrivée.
Elle songea avec lucidité qu'elle brisait tous ceux qui l'aimaient.
Pourquoi ne pouvait-elle plus tolérer Tom, alors qu'il avait été si gentil ?
Désormais, il restait muet face à elle, mais ses yeux étaient illuminés d'une mince lueur d'espoir. Suite au départ de Clarisse, il arpentait le salon avec nervosité.
-- Tom...commença-t-elle d'un ton décidé. I need to talk to you.
Il leva la tête vers elle, avec intérêt. Mais il ne dit rien.
-- It's about you and me...Tom I'm in love with someone else and...
-- No...stop...I've already understood Albatre.
Il avait le visage très pâle, les yeux un peu exorbités. Elle voyait bien qu'il tentait de rester digne.
-- It was not a good surprise for you to see me here...souffla-t-il.
Elle ne voulait pas l'accabler encore plus et resta muette. C'est alors qu'on frappa à la porte.
Quand elle ouvrit, l'étonnement la figea un instant.
-- Êtes-vous prêts pour le changement d'ère intergalactique ? S'exclama un coursier avec des antennes en aluminium sur la tête.
Il tendit un carton d'invitation à Albatre.
-- J'espère que vous êtes bien payé pour faire ça dit-elle en riant.
L'homme hocha la tête, faisant osciller ses antennes de droite à gauche.
-- Ça peut aller...merci rajouta-il en empochant le pourboire qu'elle lui tendait.
Albatre sentit sa bonne humeur remonter en flèche quand elle lut la carte amenée par le coursier.

Demain soir, ne restez pas seul à vous morfondre...Pour fêter le changement d'ère intergalactique, venez au bal déguisé des martiens chez Sanzo et Mapif !
PS: Attention les invités ayant plus de vingt-quatre tentacules ne sont pas acceptés.

Elle savait maintenant qu'elle ne serait plus seule en compagnie de Tom pour célébrer la nouvelle année. Il parut le comprendre aussi et afficha une expression maussade.

Albatre se préparait. Elle voulait passer une bonne soirée. Mais son esprit vagabondait. Sans doute parce qu'elle n'avait plus de nouvelles de Raphael. Elle n'avait pas essayé de le joindre, comme intimidée par le changement de leur relation.
Dans la matinée, Lucile avait appelé pour lui dire qu'elle aussi était invitée par Sanzo. Elle paraissait enthousiaste à l'idée de le revoir.
Albatre savait que la fête de Sylvain serait une soirée où les déguisements loufoques auraient la priorité. Elle passa ainsi une bonne partie de la journée à se chercher un costume.
Accompagnée par Tom, toujours peu loquace, elle finit par choisir une tenue métallique qui comprenait une cape argentée. C'était parfait pour un changement d'ère intergalactique.
Elle finit par persuader Tom de louer un costume d'alien et quand il l'enfila, il eut enfin un sourire.
A huit heures, Albatre et Tom furent rejoint par une Lucile habillée en princesse Leia de la Guerre des Étoiles. Ils marchèrent en silence jusqu'à la cité universitaire, chacun accaparé par ses propres pensées. Albatre se sentait seule. Elle se rendait compte qu'elle voulait passer la soirée avec Raphael et qu'elle n'avait rien fait pour que ça arrive.
Elle avait attendu stupidement. Et depuis le moment amer où ils s'étaient quittés, elle n'avait cessé de nourrir des regrets.
L'appartement de Sylvain et Emilio avait été transformé. Il ressemblait à présent à une antre où venaient s'échouer des monstres en tout genre. Malgré sa petite taille, les gens affluaient sans cesse, voguant entre chaque pièce. Une musique assourdissante, celle de l'exorciste qui mettait Albatre mal à l'aise, traversait la porte ouverte de l'appartement -surmontée d'une banderole criarde- retentissait jusque dans le couloir, et ne s'arrêtait sûrement pas au premier étage.
Albatre repéra Emilio, qui lui sembla-t-il était costumé en crabe géant. Elle le saisit par l'épaule et lui cria dans les oreilles.
-- Eh, en quoi tu es déguisé ?
Mapif eut un rire gêné.
-- Je suis censé être une Acromantula, tu sais l'araignée dans Harry Potter...J'ai fait le costume moi-même, je crois que c'est un peu raté.
Albatre sourit avec indulgence.
-- Tu sais où est Sanzo ?
-- Cherche le dans la cuisine. Il est complètement paniqué à l'idée que sa soirée soit ratée...Au fait, joli déguisement.
Albatre entraîna Lucile à sa suite, à la recherche de Sylvain. Tom, lui s'était dirigé vers un comptoir qui faisait office de bar.
Sanzo, s'agitait près du four, rendant ainsi peu crédible son costume de Dark Vador.
Quand il aperçut Lucile, il s'inclina devant elle.
-- Mes salutations princesse dit-il.
Puis il hocha la tête en direction d'Albatre, d'un air entendu. Elle lui fit un clin d'½il discret et prétexta de devoir aller aux toilettes.
Elle s'éclipsa avec un petit sourire complice.
Mais une fois arrivée au salon bondé, elle se sentit dés½uvrée. Elle se trouvait perdue dans une masse de gens dont aucun ne se souciait vraiment d'elle. Dont aucun n'était Raphael. En reculant distraitement, elle percuta quelqu'un déguisé en orque et faillit renverser un plateau du buffet au passage.
Était-ce le pire nouvel an de sa vie ?
Sans doute pas, mais ce n'était pas le meilleur non plus...
La soirée ressemblait de plus en plus à une foire aux monstres, rassemblant des momies, des extra-terrestres, zombies et autres créatures.
Il était impossible de s'isoler, tous les recoins étaient envahis. Albatre aperçut Tom du coin de l'½il, il discutait avec une jeune harpie. Elle en ressentit un petit pincement au c½ur. Ce n'était pas de la jalousie, sûrement juste de l'égoïsme. Et un sentiment d'être abandonnée de tous.
Ne sachant pas trop quoi faire, Albatre restait debout au milieu du salon. Elle n'osait même plus faire un pas, de peur d'entrer à nouveau en collision avec quelqu'un. Le temps passait si lentement et elle avait l'impression qu'elle ne s'en sortirait jamais. Puis, elle sentit un tissu la frôler. Et ce n'était pas sa cape. Elle tourna la tête et vit quelqu'un qui se dirigeait vers le couloir, une cape rouge sang voletant derrière lui. Elle ne vit plus rien à part ça, plissant les yeux à travers la fumée des cigarettes. Un espoir fou lui disait que c'était Raphael.
Quand elle bougea enfin, elle se rendit compte qu'elle avait une crampe à la jambe. Pourtant elle ne se rappelait pas du tout depuis combien de temps elle était là. Le couloir menait à trois portes et ouvrait aussi sur un balcon à la balustrade de fer forgé. Elle aperçut un morceau de cape rouge qui flottait près de la porte vitrée du balcon.
Albatre distingua aussi près d'elle deux formes distinctes. Un couple assis par terre dans le couloir. Elle poussa la porte vitrée qui coulissa sans bruit et s'engouffra sur le balcon.
Un vampire, penché vers la rue avait le regard perdu dans le vide. Ses cheveux noirs plaqués en arrière et sa peau mat contrastaient avec sa chemise d'une blancheur immaculée. Sa cape à la nuance rubis flottait au vent.
-- Raphael...beau déguisement murmura-t-elle doucement.
Il se tourna et lui sourit. Il dégageait un tel charme et un tel magnétisme, qu'elle l'aurait presque prit pour un vrai buveur de sang.
-- Merci. Je t'attendais dit-il. Je suis désolé de ne pas avoir cherché à te contacter.
-- Je n'ai pas essayé non plus...
Elle s'avança près de lui et il l'enveloppa dans sa cape, le visage près de son cou.
-- Alors comment allez-vous monsieur Dracula ? Demanda-t-elle.
-- Très bien, j'ai trouvé du sang frais, vous permettez ?
Il déposa un baiser dans son cou, et fit semblant de la mordre à la manière d'un vampire. Albatre frissonna.
-- Clarisse est partie en croisière. Ça me fait mal, mais je ne veux rien regretter...Crois-tu que je sois un monstre ?
Raphael la fit se tourner vers lui, fixant ses yeux noirs.
-- Dans ce cas, je dois aussi me poser la question, tu ne penses pas ? Tu es si jeune Albatre...trop jeune.
Elle ferma les yeux.
-- Et je suis ton élève aussi...dit-elle d'une voix sourde.
-- Plus pour très longtemps, mon remplacement se termine en février.
Elle aurait du être soulagée, mais cela la rendit un peu nostalgique.
-- On a pas d'avenir ensemble Raphael.
Il fronça les sourcils, comme toujours quand quelque chose le tourmentait.
-- Nous ne sommes même pas sûrs d'avoir un présent...
-- Alors fêtons simplement la nouvelle année, tous les deux.
Il sourit, d'un sourire lumineux et l'embrassa. Elle noua ses bras autour de son cou et tenta d'oublier que ce moment prendrait forcément fin.
-- Est-ce que Sanzo t'as invité aussi ? Demanda-t-elle à bout de souffle, quelques minutes plus tard.
-- Il m'invite chaque année à passer le nouvel an avec lui. Mais je viens rarement. Il ne doit même pas être au courant que je suis là.
Albatre sourit, mutine.
-- Tant mieux, comme ça il ne me cherchera pas.
Blottis l'un contre l'autre, ils étaient assis sur le dallage glacé du balcon.
-- Tu n'as pas froid ? Demanda Raphael.
-- Non ça va...
Il la serra contre lui puis se figea, fixant quelque chose derrière elle.
-- Qu'est-ce qu'il y a ? s'inquiéta-t-elle.
-- Ton invité Anglais se dirige vers nous et il n'a pas l'air très content...souffla Raphael en l'aidant à se relever.
Tom, la démarche titubante, effrayant dans son costume d'alien débraillé ne tarda pas à les rejoindre. Avant qu'ils n'aient eut le temps de rien dire, Tom se jeta sur Raphael et le bouscula.
-- Don't touch her man !
Il semblait à peine tenir debout et Albatre le regarda avec une pitié horrifié.
Raphael tenta de le calmer, lui parlant d'un ton presque paternel. Mais Tom ne décolérait pas. Il lança une bordée d'insultes en anglais et quelques unes qu'il connaissait en français. Bien que légèrement plus petit que Raphael, il l'attrapa par le col et le poussa vers la balustrade. Raphael ne fit rien pour l'arrêter, continuant à lui parler d'un ton calme.
Tom poussa un cri de rage et Raphael dont la tête pendait presque dans le vide, se redressa brusquement et le rejeta en arrière, si fort qu'il heurta la porte vitrée.
-- Ça suffit maintenant ! S'écria-t-il.
Il empoigna Tom qui gisait contre la vitre, le releva et proposa de le raccompagner au salon.
Tom se laissa faire, tremblant et mou comme une poupée de chiffon.
Albatre, réfugiée dans un coin du balcon, se remit à respirer normalement. Non, ce n'était pas ce qu'elle avait voulu, tout allait toujours de travers...
Quand Raphael revint, elle s'aperçut que sa chemise était ouverte et sa cape légèrement déchirée mais il était toujours calme.
-- Est-ce qu'il va bien ? Demanda-t-elle, presque malgré elle.
Les prunelles de Raphael s'obscurcirent.
-- Il va bien trancha-t-il un peu durement.
-- Merci... de ne pas lui avoir fait de mal, il est gentil d'habitude...
Raphael l'attira contre lui et l'embrassa farouchement.
-- Ne crois pas que je ne sois pas jaloux...Albatre...je le cache c'est tout.
Ils restèrent enlacés un instant, puis elle regarda sa montre.
-- Il est presque minuit. On va entrer dans la nouvelle année...souffla-t-elle.
Il caressa sa joue d'un air narquois.
-- Alors enfin l'année la plus chaotique que j'ai connue se termine !
Elle le foudroya du regard, mais ne tarda pas à se perdre dans ses yeux ocres.
-- Je t'aime Albatre. Peu importe ton âge, peu importe ce que me dicte ma conscience.
Elle resta muette, puis le bruit d'un feu d'artifice qui se déclenche la fit sursauter.
Elle se hissa sur la pointe des pieds et l'embrassa sur la joue.
-- Bonne année Raphael.
Il resserra son emprise sur sa taille, tandis que le ciel s'illuminait de pépites multicolores autour d'eux.
-- Est-ce vraiment un baiser de bonne année ça ? Dit-il boudeur.
Albatre l'agrippa alors par la nuque et l'attira vers elle.
-- Ce n'était qu'un début...murmura-t-elle, contre ses lèvres.

# Posté le dimanche 10 juin 2007 05:03

Coeur d'Albatre - Chapitre XIII

Coeur d'Albatre - Chapitre XIII
13

La soirée avait commencé lentement, mais il sembla à Albatre qu'elle prenait fin brusquement.
Il était vers trois heures, quand elle et Raphael regagnèrent le salon, à une distance prudente l'un de l'autre. Les fêtards commençaient à se disperser, en riant comme des déments. L'ambiance si particulière au nouvel an planait encore. Albatre sourit en voyant Lucile assise sur les genoux de Sanzo. Son amie ne tiqua même pas lorsqu'elle la vit arriver aux côtés de Raphael.
Sanzo, l'air éméché ne portait plus ses habituelles lunettes.
-- Tu sais, ton copain Anglais est parti...dit-il en voyant Albatre.
-- Où ?
Raphael et Sylvain échangèrent un regard.
- Salut cousin ! Bon...je sais pas trop où il a filé...mais il était avec une fille, ne t'en fais pas trop pour lui.
Albatre soupira. Elle n'avait pas besoin qu'en plus Tom s'évanouisse dans la nature.
-- Eh, Raph, d'où tu sors ? Je ne savais que t'étais là. Tu passes une bonne soirée ?
Raphael sourit d'un air mystérieux.
- J'avais envie de m'amuser un peu. Super fête Sanzo...
Sylvain le remercia et se replongea dans sa conversation fébrile avec Lucile.
- Tu veux qu'on s'en aille ? Chuchota Albatre.
Raphael hocha la tête et la prit par la main. Ils sortirent tous les deux, prenant la fuite. Ils se sentaient libres et heureux. Loin de tout ce qui faisait leur vie habituelle. Une fois dans la rue, sous le ciel encore sombre, ils se mirent à courir.
Leurs mains jointes, ils couraient comme des enfants, en riant.
-- Où est-ce qu'on va ? Demanda Albatre.
Raphael ne répondit pas et elle continua à le suivre, émerveillée par la soudaine simplicité de sa vie. Toutes ses interrogations des derniers mois s'envolaient.
Au moment où ils passèrent près d'un quai, elle sut où il l'emmenait.
Ils se retrouvèrent près du banc, où tant de mois auparavant, ils s'étaient arrêté. Celui où, elle s'était endormie sur son épaule.
Elle se rappela le choc qu'elle avait eu au matin, en découvrant qu'elle était amoureuse de lui. Cela paraissait si lointain, flou.
Elle s'assit à côté de Raphael, répétant le même geste que cette nuit-là.
- C'est ici que nous avons parlé de nos rêves, de ce que nous sommes, et de l'image que l'on donne...chuchota-t-elle.
- Quelle image as-tu de moi ? Demanda-t-il, narquois.
- Sans doute pas ce que tu es vraiment. Mais l'image que je me fais de toi, c'est elle qui me hante, qui me donne envie d'être avec toi.
Il afficha un air pensif, qui lui donna un côté juvénile, vulnérable.
- Et toi, quelle image as-tu de moi ?
- Ma perception de toi a changé, évidemment...Tu es belle et fragile, jeune...mais différente.
Albatre caressait son visage du bout des doigts, tandis qu'il parlait.
-- Je ne me vois pas comme ça dit-elle. Quelle perception as-tu de toi-même ?
-- Je suis...un homme du Sud de la France, un prof de philo, quelqu'un comme les autres, je pense. Ni courageux, ni exceptionnel. Assez solitaire, peut-être, parce que j'ai grandi seul...je veux dire, sans personne de mon âge. Ça m'a beaucoup manqué, puis je suis devenu adulte et ça s'est estompé.
-- Joli portrait...mais je te vois plutôt : charismatique, indépendant, séduisant,confiant...
Et la vie que tu avais rêvée, est-ce que c'est celle que tu vis maintenant ?
Raphael posa sa tête sur son épaule à elle, l'air tranquille.
-- Non. Je me rends compte que la vie qu'on peut rêver ne remplacera jamais la réalité. La réalité est imprévisible, implacable et c'est pour ça qu'on la fuit...pourtant j'aurais aimé te rêver...
-- Moi je t'ai rêvé...
-- Quand ?
-- Quand je cherchais à savoir comment était le petit ami de Clarisse. Mais ton alter ego onirique était très différent de toi. Où as-tu rencontré Clarisse ? Demanda-t-elle brusquement.
Il parut hésiter.
-- Je...l'ai...embouti à un feu rouge...
Albatre éclata de rire.
-- Alors c'était toi !
-- Moi quoi ?
-- Toi monsieur le chauffard...Elle était furieuse contre toi !
-- Je l'ai invité à dîner pour me faire pardonner.
Soudain, un sentiment de malaise les envahit, à l'évocation de Clarisse. Albatre détourna les yeux et son regard se perdit dans les limbes.
-- Si on c'était rencontré par hasard, est-ce que ça serait arrivé...entre nous ?
Raphael la fixa longuement.
-- Oui, je crois. Et ça aurait été plus facile.
-- Peut-être pas...

Quand le jour se leva, Raphael ouvrit les yeux. Albatre, accoudée au quai, regardait l'eau sombre qui coulait paisiblement. Il prit sa cape posée à côté de lui et l'en enveloppa.
-- Le jour est de retour...et demain la rentrée. Soupira-t-elle.
-- Tu es belle souffla-t-il.
Albatre le regarda avec intensité puis lâcha :
-- Il vaut mieux qu'on rentre...
Il acquiesça et ils se mirent en marche silencieusement, sous les premiers rayons du matin.
-- Clarisse rentre après demain.
Raphael n'eut aucune réaction, se contentant de hausser les épaules.
Il mena Albatre jusqu'à chez elle et ils se quittèrent froidement. Assis sur le perron, Albatre retrouva Tom, qui avait l'air fatigué.
-- Hello souffla-t-elle en venant s'asseoir à coté de lui.
-- I'm Sorry for yesterday dit-il. Elle sourit gentiment et lui assura que c'était oublié. Ils étaient étrangement semblables tous les deux, ce matin là. Perdus et las. Sans doute les conséquences de la soirée. Ils restèrent quelques minutes ainsi à se parler comme de vieux amis.
La rentrée se passa bien. Il était étonnant qu'après avoir vécu de telles vacances, Albatre se remette au travail sans rechigner. Mais il lui sembla qu'elle retrouvait un certain équilibre.
Tom était reparti. Comme il était venu, charmant et poli. Albatre l'avait serré dans ses bras. Elle ne le reverrait sans doute pas.
-- Alors comment ça se passe avec Sanzo ? Demanda-t-elle à Lucile, qu'elle rejoignait à l'intercours.
-- Parfaitement bien...
Lucile fronça brusquement les sourcils.
-- Mais...elle baissa la voix. J'ai rêvé ou je t'ai vu partir avec Raphael à la fin de la soirée ?
Albatre baissa la tête.
-- Albatre, tu n'as pas fais ça !
-- Il ne sort plus avec Clarisse...et c'est compliqué.
-- Tu as passé la nuit chez lui ?
-- Non...non, on a juste dormi sur un banc.
Lucile gronda.
-- C'est du détournement de mineure et il devrait le savoir !
-- Puisque je te dis que l'on a rien fait. Et Sanzo a dix-neuf ans que je sache.
Lucile tenta de se justifier.
-- Ce n'est pas pareil. Je vais bientôt avoir dix-huit ans.
-- C'est pareil et puis...on s'aime.
-- Tu l'aimes ! Et lui, on ne sait pas ce qu'il cherche.
Albatre se braqua.
-- Je t'interdis de dire ça de lui !
Lucile posa doucement sa main sur son bras.
-- Je m'inquiètes pour toi, c'est tout. Je ne veux pas qu'il te fasse du mal !
-- C'est le cousin de Sylvain, fais lui un peu confiance ! La discussion est close.
Elles se quittèrent sur leur désaccord. Albatre se sentit plus vulnérable, Lucile et elle se connaissaient depuis des années et n'avaient jamais connu de discorde.
Les heures de cours, étirées en longueur, fatiguèrent Albatre. Elle jetait des coups d'½il à la fenêtre, puis à sa montre, son esprit focalisé sur Raphael. Et dire qu'il était sans doute là, non loin, aussi enfermé dans une salle de classe.
Songeait-il à elle ? Trouvait-il aussi le temps trop long ?
Clarisse revenait demain. Cela elle ne voulait pas y songer. Raphael avait brisé le c½ur de sa s½ur à cause d'elle... Qu'attendait-il d'elle ?
Les paroles insidieuses de Lucile se glissaient en elle. Raphael avait eu toutes les cartes en main pour être heureux avec Clarisse alors pourquoi l'avait-il choisi elle ?
Quand la sonnerie retentit, Albatre doutait encore plus.
Elle sursauta quand une main se posa sur son épaule. Raphael l'observait d'un air doux.
-- Tout va bien mademoiselle Sayas ? Demanda-t-il.
Elle le fusilla du regard comme s'il confirmait ses pires craintes.
-- Non ça ne va pas !
Elle s'élança loin de lui, précipitamment. Raphael la regarda s'en aller, perplexe.
A la fin de la journée, Albatre harassée et démoralisée fut étonnée de voir que Clarisse était rentrée avec un jour d'avance.
-- Clarisse, tu es déjà là !
Sa s½ur la prit dans ses bras. Elle était légèrement bronzée et paraissait de bonne humeur.
-- C'était un cauchemar cette croisière dit-elle en riant. J'ai profité d'une escale en Italie pour prendre l'avion.
Elle parut remarquer qu'Albatre n'allait pas bien.
-- Est-ce que ça s'est bien passé ce nouvel an ?
Albatre hocha la tête. Ça s'était merveilleusement bien passé. Mais à présent elle doutait des paroles de Raphael.
-- Oui, c'était cool. Je l'ai passé chez Sylvain.
Aussitôt après avoir prononcé cette phrase, Albatre se mordit les lèvres.
-- Je suis désolée Clarisse...je...
-- Ce n'est pas grave. Rien ne t'interdit de voir le cousin de Raphael.
Clarisse souriait d'un air détendu. Elle semblait beaucoup plus à l'aise avec ce prénom qu'avant son départ.
-- Ça veut dire...que tu vis mieux votre rupture ?
Poussée par une curiosité malsaine, Albatre voulait en savoir plus.
-- Oui, je vais mieux. J'ai bien réfléchi à ma relation avec Raphael. Quelque chose s'est mal passé entre nous...et j'en suis arrivée à la conclusion que...c'est peut-être ma faute.
-- Non, non, ce n'est pas ta faute !
-- C'est exactement ce que m'a dit Raphael...le jour de Noël. Mais je sais que je l'ai trop étouffé. Cela ne pouvait plus continuer.
Albatre sentit poindre en elle, une angoisse sourde.
-- Qu'est-ce que tu essayes de dire Clarisse ?
Sa s½ur prit une profonde inspiration, les joues un peu rosies.
-- Je...veux revoir Raphael. Voir si on peut avoir une seconde chance.
Albatre se leva d'un mouvement brusque, faisant tomber au passage une tasse qui traînait sur la table.
-- Non !
Clarisse ouvrit la bouche, surprise puis ramassa les fragments de tasse sur le sol.
-- Pourquoi non ?
-- Clarisse...il t'as fait souffrir...
Albatre voulait protéger, égoïstement, son amour tout neuf.
-- Est-ce qu'il t'as donné au moins une raison valable, avant de t'abandonner le jour de Noël ? Je ne crois pas...
Clarisse toujours étonnée de la violente réaction de sa s½ur, tenta de se justifier.
-- Raphael est...il est un peu sans attaches, solitaire. Je n'avais pas respecté ça. Mais je suis sure qu'il regrette autant que moi ce qui s'est passé.
Albatre tenta de masquer son désarroi. Sa peur de perdre Raphael, comme sa s½ur l'avait perdu.
-- Je ne crois pas que ce soit une bonne idée dit-elle.
-- Je ne le saurais pas tant que je n'aurais pas essayé trancha Clarisse.
Albatre vit combien sa s½ur était décidée elle aimait toujours Raphael. Et l'espoir rendait tenace.
Les jours s'accélérèrent, s'envolant comme les feuilles d'un calendrier qu'on arrache les unes après les autres.
Albatre ne sut pas si sa s½ur avait contacté Raphael. Elle le croisait dans les couloirs et le voyait en cours, mais rien de plus.
Albatre se posait des questions. Des questions qui ne l'avaient même pas effleurées dans les jours précédents.
Le retour de sa s½ur créait comme une impossibilité de voir Raphael. Une culpabilité qui n'était pas là tant que Clarisse était absente. La fin du mois de janvier arriva, sans qu'Albatre n'ait pu parler à Raphael plus de cinq minutes. Elle l'évitait un peu, ne cherchant pas à provoquer de rencontres entre eux.
Pourtant, un soir où le temps était un peu plus clément que d'habitude, Albatre reçu un message de lui.

Je veux qu'on se voit, s'il te plait Albatre. M'éviterais-tu ? R.

C'était un samedi soir. Clarisse était partie se coucher tôt, contrairement à son habitude. Albatre enfila son manteau et sortit en silence de l'appartement. Elle se demandait soudain, comment elle avait résisté à l'envie de rendre visite à Raphael. Elle ressentait un manque presque physique de sa présence.
Cela devenait insoutenable. Contrairement à son habitude, elle emprunta la voiture de Clarisse pour arriver plus vite auprès de lui.
Avant même qu'elle eut sonné, la porte s'ouvrit sur Raphael. Elle en déduit qu'il guettait son arrivée et cela lui fit plaisir.
Elle se jeta dans ses bras, heurtant durement son torse.
Il referma la porte sur eux et l'embrassa avec fougue, presque avec violence.
-- Je suis désolée dit Albatre quand il la relâcha.
-- Pourquoi ?
-- Je...j'ai cru...tu sais que c'est du détournement de mineur ?
Raphael fronça les sourcils.
-- Bien sûr que le sais ! Tu crois que cette pensée ne me torturait pas pendant que je me rendais compte que j'avais besoin de toi ?
-- Je me suis demandée...ce que tu pouvais bien me trouver. Ce que je pouvais t'apporter de plus que Clarisse...alors...
Raphael lui prit le visage à deux mains et souffla contre ses lèvres.
-- Non, ce n'est pas ça...pas pour ta jeunesse, pas pour abuser de toi ! Ce que tu m'apportes de plus que Clarisse ? Pratiquement rien...sinon que je t'aime.
Albatre cala son front contre le sien, les yeux brillants.
-- Je n'ai pas vraiment cru cela. Mais on m'a fait douter. Est-ce que personne ne peut comprendre ? Est-ce que ce qui se passe entre nous n'a aucun sens ?
Raphael eut un regard peiné.
-- Est-ce que nous comprenons nous même ? Albatre, je n'écoute pas ma raison. Je n'écouterais personne d'ailleurs. J'ai perdu la tête...
-- Est-ce que tu veux qu'on aille plus loin ? Je veux dire...dit-elle hésitante.
-- Je...non. Pas avant tes dix-huit ans...si on est encore ensemble.
Elle contempla ses yeux ocrés et décida de changer de sujet.
-- Clarisse t'a-t-elle appelé ?
Raphael détourna le regard.
-- Oui...elle a tourné autour du pot mais je crois qu'elle veut qu'on se remette ensemble. Elle n'est pas très subtile...
-- Je sais. Je veux dire, elle m'a dit qu'elle espérait que tu lui donnerais une deuxième chance.
-- Je ne le ferais pas.
-- Tu lui as dit ?
-- Je l'ai sous-entendu...
Albatre passa sa main dans les cheveux noirs puis sur la nuque de Raphael. Il ferma les yeux.
-- Tu m'as manqué. Même si on se voit en cours...ce n'est pas pareil.
Il se pencha sur elle et posa ses lèvres contre sa joue, puis dans son cou, arborant un air torturé.
-- Non, ça n'est pas du tout pareil...Dis, si tu dormais ici ?
Albatre prit un air béat.
-- Ça ne serait pas raisonnable Monsieur Jouvert...
Il enfouit son visage dans les cheveux d'Albatre.
-- Cela fait longtemps que je ne suis plus raisonnable, mademoiselle Sayas.
Elle passa les bras autour de son cou, toutes ses questions intérieures dissolues par le sourire de Raphael.
-- J'avais cru le comprendre remarqua-t-elle.
Ils se cramponnaient l'un à l'autre, comme deux naufragés perdus en plein océan.
Les minutes disparurent, envolées, elles firent place aux heures, puis Albatre fut obligée de reconnaître qu'elle devait rester.
-- Je dors où ? Demanda-t-elle timidement.
Raphael fit semblant d'être perplexe.
-- Euh...dans mon lit ?
Albatre le pinça.
-- On avait dit que tu serais sage, monsieur Jouvert.
-- Je n'ai pas dit que je serai avec toi...je vais dormir sur le canapé du salon.
Albatre fit la moue.
-- Je ne veux pas te chasser...
-- Je préfère le canapé je t'assure.
Il eut un sourire gêné et Albatre n'insista pas.
-- Clarisse va me tuer demain souffla-t-elle une fois assise au milieu des couvertures de Raphael.
Il l'embrassa et elle tomba en arrière, sur un oreiller bariolé. Ils restèrent enlacés quelques minutes puis Raphael se releva et s'éclaircit la gorge.
-- Ne pense pas à demain et dors...
Elle lui envoya un baiser et fit semblant de s'assoupir sagement.
Raphael ferma délicatement la porte et une fois dans le couloir, il calma son souffle erratique.

# Posté le mercredi 13 juin 2007 09:42