5
Albatre ne voulut pas envoyer de réponse au message qu'elle avait reçu. Elle souhaitait garder un silence total. Puis se reprochant d'être cruelle envers Clarisse, elle pianota un bref « merci pour le sms » et l'envoya directement sur le portable de sa s½ur.
Tout ça était stupide. Elle n'avait qu'à se comporter comme une fille normale aurait fait avec Raphael. Une fille normale se serait réjoui pour sa s½ur, elle aurait été sympa avec, mais sans plus, elle l'appellerait beau-frère et ils en riraient tous les trois ensemble.
Mais elle n'était pas ainsi. Pas si spontanée, puis trop, elle n'avait pas su adopter l'attitude idéale...
Albatre resta un instant perplexe, désespérée et atterrée. Comment pouvait-elle changer à présent ? Il était trop tard, Raphael avait déjà pénétré dans les zones de non droit de son c½ur...
A l'aube, Albatre s'éveilla en sursaut. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle ne pouvait plus dormir.
Elle alla s'asseoir sur le rebord de sa fenêtre et regarda dehors. Tout était si paisible, elle s'était éveillée avant le reste du monde. Et assise seule avec ses pensées, elle ne pouvait songer à rien d'autre qu'à elle. Elle ne voulait songer qu'à elle, protégée derrière sa paroi de verre, aussi fragile que son c½ur mis à nu.
Vers midi, alors que Lucile et Albatre finissait de manger, sur la véranda -Marjorie était monté coucher Danny- Tom apparut, fringuant et souriant, il vint s'asseoir à leur table.
Albatre était un peu gênée vis-à-vis de lui, elle avait l'impression qu'il pouvait lire dans son regard et s'il pouvait lire dans son regard, il y voyait Raphael.
Mais Tom était simplement un jeune homme heureux de sa nouvelle conquête.
-- Comment vas-tu...aujourd'hui ?articula-t-il avec difficulté. Elle devina qu'il avait du apprendre cette phrase par c½ur. Il était touchant. Peut-être trop...
Pourtant elle aimait sa présence, l'éclat de ses yeux et son sourire. Ce n'était pas la même chose qu'avec Raphael...
Sortant de la bulle où elle s'était immergée, Albatre proposa à Tom de sortir avec elle et Lucile à Londres. Là où il voudrait.
-- Je ne viendrais pas protesta Lucile. Je ne veux pas tenir la chandelle...
Albatre ne parvint pas à la convaincre de venir avec eux et du se résoudre avec appréhension à partir seule avec Tom.
Le trajet se fit en silence jusqu'à la capitale et Tom ne reconnaissait pas très bien la jeune femme de la veille en l'inconnue muette à côté de lui.
Albatre plongée dans ses réflexions intérieures, ne se rendit compte qu'ils étaient arrivés que lorsque Tom lui ouvrit la portière.
Elle ne se sentait plus à sa place en sa compagnie. Et se reprochait d'avoir été bouleversée par un stupide message.
Ils firent quelques pas, puis Tom lui prit la main et l'arrêta.
-- Albatre...What is the matter ? I see it in your eyes, you're so far...
Incapable de répondre, elle se serra dans ses bras. Elle se sentait attirée vers l'abîme, inexorablement, coupable envers Clarisse, d'aimer Raphael.
-- Sorry Tom, I'm a Little tired today...
Il se contenta de cette réponse. Il se refusait à l'interroger sur une chose dont elle ne voulait pas parler.
Ils marchèrent main dans la main, au hasard. La tête posée sur l'épaule de Tom, Albatre était très lasse. Elle voulait tellement paraître enjouée, insouciante, mais elle ne le pouvait pas. Tom leur acheta des glaces chez un pâtissier et ils continuèrent leur flânerie.
Albatre songea qu'ils étaient semblable à ces couples qu'elle avait croisé en marchant avec Raphael. Du moins ils en avaient l'apparence.
Puis assis dans un square, l'un contre l'autre, ils restèrent enlacés dans un lourd silence.
-- Tom...murmura Albatre.
-- Ch...souffla-t-il en posant un doigt sur sa bouche. No need to say anything, you remember ?
Si elle avait eu la force de protester, s'il lui avait laissé dire sa phrase, que serait-il arrivé ?
Non elle ne l'aimait pas, non elle ne pouvait pas faire semblant...Mais elle avait besoin de quelqu'un qui soit là, quelqu'un qui soit juste présent pour elle...
Il ne restait que trois jours avant le retour. Soixante-douze heures qui la séparait de nouveaux tourments. Cela passa très vite, comme dans un rêve, l'aiguille de sa montre ne ralentissait jamais. Il était minuit puis quatre heures de l'après midi sans qu'elle ne se souvienne ce qui était arrivé entre temps.
Tom avait vite compris que derrière l'apparence de quelqu'un de quelqu'un d'assuré, Albatre vivait sur un sommet à pic. Qu'elle était souvent victime de ses failles...Mais il aurait voulu qu'elle reste...peut importe ce que vivait son c½ur...
Il l'embrassait, la tenait dans ses bras, conscient que son esprit voguait vers la France. Peut-être même ne l'avait-il jamais quitté.
Lucile finit par voir que sa meilleure amie n'était plus elle-même. Elle vivait un bonheur factice. La veille du départ, elle rendit visite à Albatre dans sa chambre. Celle-ci faisait sa valise en sifflotant.
-- Qu'est-ce qui t'arrives ? Demanda Lucile abruptement.
-- De quoi tu parles ?
Lucile vint s'asseoir sur le bord du lit, hésitant à parler plus.
-- On passe de super vacances...tu sors avec le plus beau mec de Londres...mais je n'arrive plus à te cerner. Tu as l'air si triste parfois désespérée. Qu'est-ce qui te ronges ?
Albatre aplatissait le couvercle de sa valise pour essayer de la fermer.
-- Je suis loin de ma s½ur et de chez moi, c'est la première fois. C'est normal que je sois triste...
-- Ce n'est pas ça. Tu es avec Tom et en même temps tu es si lointaine. Est-ce que tu ne l'aimes pas ?
-- Ce n'est pas ça Lucile...Tom est quasiment parfait...mais je ne peux pas me forcer...
-- Te forcer à quoi ? Demanda-t-elle inquiète.
Albatre prit une seconde inspiration.
-- J'ai des sentiments pour quelqu'un d'autre...Je pensais que ça passerais mais c'est de plus en plus fort.
Lucile écarquilla les yeux. Albatre n'était pas le genre de personne à dire cela. Elle trouvait ces phrases là en général, trop stupides et remplies de clichés.
-- Qui ?
C'était plus fort qu'elle, elle voulait savoir.
-- Je...oh...Lucile !
Albatre était plus désemparée que jamais. Mais Lucile était la personne en qui elle avait le plus confiance.
-- Raphael...murmura-t-elle à bout de souffle.
Prononcer son nom à voix haute la libéra. Lucile crut qu'elle avait mal compris.
-- Raphael...dit à nouveau Albatre d'une voix plus assurée.
-- Raphael, le petit ami de Clarisse ? Demanda Lucile d'une voix aigue.
Elle était très surprise de cette confidence. Albatre lui parlait rarement de Raphael et ne disait rien de particulier à son sujet.
C'était comme si soudainement, elle découvrait que sa meilleure amie menait une vie parallèle...
-- Depuis quand ?
Albatre haussa les épaules.
-- Je ne sais pas vraiment...je m'en suis rendu compte un jour et depuis, c'est comme s'il n'y avait plus que lui dans ma tête...
Lucile lui prit la main.
-- Ça doit être terriblement difficile. Tu aurais du me le dire.
-- Mais comment le dire ? Comment avouer que je suis amoureuse du copain de Clarisse ? Alors que je n'en ai pas le droit !
-- Ce n'est pas ta faute, tu ne l'as pas choisi...On ne contrôle rien quand c'est comme ça.
Le regard d'Albatre se durcit.
-- C'est pour cette raison que je ne dirai rien...Je peux au moins essayer de ne pas faire souffrir ma s½ur !
-- Tu ne pourras pas cacher tes sentiments éternellement Albatre !
Elle soupira.
-- Il le faudra bien pourtant...
Albatre dormit très mal cette nuit là. Elle se sentait oppressée et fit des cauchemars. Le seul qu'elle parvint à se rappeler était le plus étrange.
Elle y était habillée en princesse de conte de fées, et courait. Elle courait jusqu'à une grotte où Tom déguisé en prince charmant était assis par terre, ligoté. Et à chaque fois qu'elle s'élançait vers lui pour le détacher, Raphael apparaissait et la repoussait en arrière.
La gorge sèche après ce rêve, Albatre descendit à la cuisine pour boire un verre d'eau. Elle pensa à Tom. A la suite de son départ, trouverait-elle une raison de l'appeler, aurait-elle même l'envie de le faire ?
Cela demeurait sans réponse pour l'instant.
Marjorie prit chaleureusement les jeunes filles dans ses bras. Elles avaient emplies la maison de joie de vivre. Danny tendit ses petites mains à ses amies et elles le couvrirent de bisous. Il ne se rendait pas compte qu'elles partaient et c'était sans doute mieux ainsi.
Cette fois-ci, ce fut un taxi qui emmena Lucile et Albatre à l'aéroport.
Albatre avait l'impression d'être arrivée en Angleterre une éternité plus tôt. Elle n'était sans doute plus exactement la même qu'une semaine auparavant, tant elle avait emmagasiné de souvenirs.
Dans le hall d'Heathrow, les deux jeunes filles furent rattrapées par un jeune homme échevelé. Tom. Il avait courut en espérant arriver à temps et voir Albatre une dernière fois.
Ils se mirent à l'écart près d'un marchand de journaux pour pouvoir parler.
-- Albatre...
Il ne continua pas sa phrase, saisit par l'émotion. Ils se regardèrent tous les deux dans les yeux sans parler.
Le haut parleur les rappela à l'ordre, Albatre devait embarquer.
Elle prit doucement le visage de Tom entre ses doigts et l'embrassa pour lui dire adieu.
-- Forgive me...Tom souffla-t-elle, son visage tout près du sien.
Il ne sut pas ce qu'il devait lui pardonner. Il n'oublierait sans doute jamais Albatre.
Elle monta dans l'avion, une petite sensation de déchirure au c½ur. Lucile la soutenait du regard.
Arrivée en France, Albatre était extenuée. Elle ne voulait plus ressentir aucune émotion.
-- Je n'ai pas envie de le revoir...chuchota-t-elle à Lucile.
-- Il ne sera pas forcément là... la rassura sa meilleure amie.
Au fond d'elle, Albatre voulait qu'il soit là. Elle voulait pouvoir revoir son visage, entendre de nouveau sa voix.
Mais elle souhaitait aussi être seule pour ce retour. Quand Lucile la quitta pour rejoindre ses parents, son c½ur se mit à battre la chamade. Il bondissait dans sa poitrine comme s'il s'élançait contre une porte pour la faire céder. Elle attendait.
Clarisse apparut dans la vaste salle où les voyageurs attendaient leurs proches. Elle était seule.
Albatre sentit monter en elle simultanément le soulagement et un chagrin un peu amer. Elle courut vers sa s½ur. Clarisse pleurait un peu.
-- Comme tu as changé ! S'exclama-t-elle.
Albatre souriait à sa s½ur, heureuse comme une petite fille qui retrouve sa mère.
-- Tu m'as manquée...
Clarisse la prit par le bras et se mit à porter sa valise.
-- Toi aussi tu m'as manquée...La maison était trop silencieuse sans toi. Alors racontes moi l'Angleterre.
-- C'était bien...
Clarisse fronça les sourcils mais rit.
-- Une semaine et c'est tout ce que tu trouves à dire !
-- Comment va Raphael ? Demanda Albatre presque inconsciemment.
-- Il va bien. Il n'arrêtait pas de me demander ce que tu faisais de tes journées. Un vrai grand frère !
Albatre resta muette.
-- Hum...tu m'as l'air fatiguée...remarqua Clarisse.
Quand Albatre pénétra à nouveau dans sa chambre, cela lui parut étrange d'être à nouveau chez elle. Elle déballa ses affaires et sortit son cadeau pour Clarisse. Elle en avait aussi acheté un pour Raphael...mais elle savait qu'elle ne lui donnerait pas. Clarisse fut enchantée du présent de sa s½ur, un collier d'ambre acheté à Camden Town. C'était sa pierre préférée.
Albatre mit un peu de temps à se réhabituer à la vie Française. Elle devait à nouveau changer ses repères...
Mais les jours passaient et tout redevenait comme avant. Seulement Albatre sentait monter en elle l'impatience de revoir Raphael. Depuis son retour, il n'était pas passé chez elles et Clarisse ne parlait pas beaucoup de lui.
-- Tu es sûre que tout va bien entre vous ? Finit par demander Albatre à sa s½ur.
-- Oui...mais pour tout te dire...Raphael est parti en vacances. Il voulait que je prenne un congé pour aller avec lui...mais je n'ai pas pu.
-- Où est-il parti ?
-- En Provence, dans sa famille...
Elle balaya l'air d'un geste de la main, comme si la destination n'était pas importante.
Albatre ne demanda pas quand il revenait.
L'été touchait à sa fin. Il faisait toujours aussi chaud, mais bientôt, Albatre reprendrait le chemin des cours.
-- Albatre, tu peux aller acheter le pain ? Interrogea Clarisse.
Albatre sortit de bonne humeur. Certes elle pensait toujours à Raphael mais elle espérait qu'il était une sorte de folie de l'été. En septembre, tout redeviendrait normal.
L'air était très doux. Alors qu'elle marchait lentement, Albatre s'arrêta net. Raphael. Il était là, devant elle, soudainement. Beaucoup plus réel et beaucoup plus attrayant que dans ses souvenirs des deux dernières semaines.
Il avait souri en la voyant. Il avait l'impression qu'elle était changée, transformée.
-- Eh, tu es rentré de vacances ! S'exclamèrent-ils tout les deux en même temps. Ils se mirent à rire, puis Raphael se pencha vers elle pour lui faire la bise.
-- Où allais-tu comme ça ?
-- Acheter le pain.
Elle était dans la réalité à présent, et ne savait plus quoi faire.
-- Est-ce que Clarisse sait que tu es rentré ?
-- Non je voulais lui faire une surprise. J'ai juste posé mes affaires et prit une douche puis j'ai foncé ici...
Il paraissait un peu fatigué mais souriait.
Albatre le regardait fixement, après tout ce temps où elle ne l'avait pas vu. Ce n'était que maintenant qu'il était là qu'elle pouvait prendre mesure de combien il lui avait manqué.
-- Tu es radieuse dit Raphael.
Albatre tressaillit. Elle ne voulait pas qu'il lui fasse de compliments.
-- Merci. Alors, ça s'est bien passé dans ta famille ?
-- C'était génial...J'adore retourner voir mes parents, mes oncles tantes, cousins...
Un lueur d'affection passa dans ses yeux marrons.
Il se rendait compte que les conversations avec Albatre, où elle arrivait si facilement à lui faire dire des choses sur lui-même lui avaient manqué.
-- Et l'Angleterre ? Tu n'as pas envoyé de carte postale...
-- Je n'ai pas eu le temps...vraiment...on passait notre temps à se dépêcher pour tout visiter.
Elle arrivait mieux à soutenir son regard qu'à son départ. Ayant même du mal à se détacher de lui à certains moments. Raphael n'était pas pressé de rompre le silence, contemplant les yeux noirs indéchiffrables d'Albatre.
Il n'arrivait pas à définir leur relation. C'était de la complicité, sans vraiment d'amitié, mais il y avait beaucoup de franchise entre eux. Une sorte de relation idéale.
-- Tu dois...aller acheter...non ? Demanda-t-il troublé.
-- Du pain, oui j'y vais, on se voit tout à l'heure alors...
Elle s'éloigna à pas rapides tandis que son c½ur se remettait à battre à un rythme normal.
Quand elle rentra à l'appartement, Clarisse et Raphael discutaient assez froidement, assis tous les deux dans le canapé.
A la vue de sa s½ur, Clarisse se leva et se mit à servir le dîner. Le repas était assez silencieux. Albatre essayait de lancer des conversations mais elles tombaient toutes à plat.
-- Tu as bien profité de tes vacances, je suppose ? Demanda Clarisse.
-- Oui, puisque j'étais chez mes parents. Je ne les vois pas souvent.
Clarisse tripotait nerveusement son collier d'ambre. Elle voulait faire des reproches à Raphael mais n'osait pas les formuler.
Albatre mangeait tranquillement, guettant les signes de colère. Si elle devait assister à une nouvelle dispute, elle préférait quitter la table à temps.
-- Tes parents n'ont pas été étonnés de te voir seul chez eux ?
Raphael repoussa son assiette.
-- Dis moi clairement ce que tu veux dire Clarisse...je te l'ai déjà expliqué au téléphone, mon père est malade, je n'ai pas pu te demander de partir avec moi parce que je suis parti en urgence. Tout s'est fait si soudainement...
Albatre voulait se lever et partir. Mais une partie d'elle décida de rester.
Ce n'était pas vraiment une dispute. Raphael restait calme, répondant avec patience à chaque pique que lui décochait Clarisse.
-- Est-ce que se sera toujours ainsi, est-ce que je passerais toujours au second plan Raphael ? Insinua-t-elle.
-- Ne sois pas injuste...Et si ta s½ur était malade, est-ce qu'elle ne passerai pas en premier, bien avant moi ?
Clarisse se leva et débarrassa la table puis revint se poster devant Raphael.
-- Je ne parle pas de ça...mais de la façon dont tu me traites constamment. Comme si dans ta vie, je n'avais pas grande importance.
Albatre lâcha:
-- Tu ne peux pas dire ça, alors qu'après toute la route qu'il a fait, la première chose à laquelle il a pensé, c'est venir te voir...
-- Je t'interdis d'intervenir Albatre !
La jeune fille se leva et sortit de table.
Elle en avait assez d'être dans l'½il du cyclone. Et surtout elle était jalouse de Clarisse, qui avait Raphael...Albatre se savait déloyale.
Vers onze heures, des rires firent sortir Albatre de sa chambre. Elle trouva sa s½ur et Raphael hilares. Clarisse avait la tête posé sur le torse de son petit ami et un verre à la main. Ils avaient déjà fini une bouteille de vin, ce qui expliquait leur humeur joyeuse. Albatre fut saisi de dégoût.
Dans les jours qui suivirent, elle vit que Clarisse et Raphael avaient retrouvé une paix apparente. Ils évitaient les sujets qui fâchent et essayaient de ne pas se faire de récriminations.
Un matin au petit déjeuner, le portable d'Albatre posé sur la table sonna. Elle était encore dans la salle de bains sous la douche. Raphael fut le plus rapide à décrocher.
-- Albatre ! Cria-t-il de toutes ses forces. Un certain Tom au téléphone !
Il avait été étonné en répondant que ce soit en anglais qu'on lui parle.
La porte de la salle de bains s'ouvrit précipitamment et Albatre en sortit, vêtue d'un tee-shirt large et d'un vieux jogging.
-- Hey Tom ! S'exclama-t-elle.
Elle parlait fort car elle sentait le regard de Raphael posé sur elle.
-- No...no. It was not my boyfriend ! My sister's Clarisse boyfriend, he is named Raphael. How are you ? Hum...
Elle baissa la voix, moins enjouée qu'au départ.
-- No. I'm Sorry Tom...I'm not the girl for you...and if I hurt you...
Quand elle eut raccroché, Clarisse et Raphael la regardaient.
-- Qui était-ce ? Interrogea Clarisse.
Albatre essaya de ne pas regarder Raphael. C'était idiot, mais elle se sentait coupable envers lui.
-- C'était...Tom. Je suis sortie avec lui à Londres. Tu sais sa mère est la chanteuse dont je t'ai parlé...
Clarisse ne se rappelait pas mais n'insista pas. Raphael semblait complètement désintéressé, sirotant son thé.
Albatre eut un petit pincement au c½ur. Bien sûr qu'il n'était pas jaloux. Le connaissant, il devait se réjouir pour elle...
Le coup de fil de Tom avait ramené des souvenirs déjà lointain pour elle. Ce qui avait le plus marqué son séjour en Angleterre était combien elle avait souffert loin de Raphael.
Elle leva les yeux de sa tasse et croisa son regard. Illisible.
Clarisse partit travailler et contrairement à ses habitudes, Raphael ne l'accompagna pas. Il s'était lancé dans une conversation interminable avec Albatre. Il aimait beaucoup parler avec elle, elle avait des réponses inattendues.
Albatre presque hypnotisée par son vis-à-vis, l'écoutait parler.
-- Alors je me suis dit que le plus important était d'être là avec mon père...Je veux passer le maximum de temps avec lui...avant qu'il ne lui arrive quelque chose...
Albatre comprenait cela mieux que quiconque. Elle aurait voulu pouvoir parler à ses parents. Elle ne s'habituerait jamais vraiment à leur absence.
-- C'est pour ça sans doute...que je me suis intéressé à Clarisse poursuivit-il. Elle se montre forte, elle veut être invulnérable. Toi aussi d'ailleurs. Vous n'avez plus personne au monde et vous ne vous plaignez pas...
-- A quoi cela servirait-il ? J'aime penser à mes parents et je déteste la pitié que témoignent tous ces gens...quand ils apprennent...
Avec Raphael, elle ne savait jamais vraiment où elle voulait en venir.
-- Je ne suis pas forte. C'est juste que je cache ma faiblesse autant que je le peux.
Raphael la regardait. Non en fait, il la voyait. Il voyait toute l'étendue de sa personnalité, de son charisme.
-- Tu n'es pas comme moi alors...Je suis fils unique, gâté par mes parents, j'ai été habitué à leur montrer ma faiblesse, pour obtenir d'eux ce que je voulais...
Albatre émut par cet aveu, songea soudain au cadeau qu'elle lui avait acheté. Pouvait-elle encore se convaincre de ne pas lui donner ?
-- Tu n'es pas faible affirma-t-elle. Je ne te vois pas comme ça. Je...
Elle s'interrompit et éclaircit sa voix. Les yeux noisette de Raphael brillaient d'un éclat rassurant.
-- Je t'ai acheté un cadeau...à Londres ! J'avais complètement oublié de te le donner !
Elle bondit de sa chaise et se précipita dans sa chambre. Pourvu qu'elle le retrouve...Elle avait enfouit le petit paquet sous son lit.
Albatre poussa un soupir de soulagement en remettant la main dessus. Elle souffla sur la fine pellicule de poussière qui s'était accumulée dessus.
Raphael l'attendait, ressentant le même plaisir qu'avant Noël.
-- Tiens, c'est pour toi ! S'exclama-t-elle en lui tendant.
C'était un paquet enveloppé d'un papier aux teintes chaudes rappelant l'Orient.
Albatre attendait avec impatience, son c½ur de nouveau affolé. Pendant quelques secondes, elle n'entendit que les froissements du papier qu'on déchire et les battements sourds de son c½ur.
Il sortit l'objet avec précaution.
Un bracelet Indien. Raphael sourit en lisant ce qui était inscrit dessus.
-- You make a promise...Merci.
Albatre le regardait avec anxiété.
Ses yeux souriaient quand il se pencha par-dessus la table pour lui faire la bise. Mais le regard de Raphael dévia sur son visage et ses lèvres se posèrent sur celles d'Albatre. Très légèrement. Tout d'abord elle ne réalisa pas, puis en croisant le regard gêné du jeune homme, elle fut sûre qu'il l'avait embrassé.
Albatre ne voulut pas envoyer de réponse au message qu'elle avait reçu. Elle souhaitait garder un silence total. Puis se reprochant d'être cruelle envers Clarisse, elle pianota un bref « merci pour le sms » et l'envoya directement sur le portable de sa s½ur.
Tout ça était stupide. Elle n'avait qu'à se comporter comme une fille normale aurait fait avec Raphael. Une fille normale se serait réjoui pour sa s½ur, elle aurait été sympa avec, mais sans plus, elle l'appellerait beau-frère et ils en riraient tous les trois ensemble.
Mais elle n'était pas ainsi. Pas si spontanée, puis trop, elle n'avait pas su adopter l'attitude idéale...
Albatre resta un instant perplexe, désespérée et atterrée. Comment pouvait-elle changer à présent ? Il était trop tard, Raphael avait déjà pénétré dans les zones de non droit de son c½ur...
A l'aube, Albatre s'éveilla en sursaut. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle ne pouvait plus dormir.
Elle alla s'asseoir sur le rebord de sa fenêtre et regarda dehors. Tout était si paisible, elle s'était éveillée avant le reste du monde. Et assise seule avec ses pensées, elle ne pouvait songer à rien d'autre qu'à elle. Elle ne voulait songer qu'à elle, protégée derrière sa paroi de verre, aussi fragile que son c½ur mis à nu.
Vers midi, alors que Lucile et Albatre finissait de manger, sur la véranda -Marjorie était monté coucher Danny- Tom apparut, fringuant et souriant, il vint s'asseoir à leur table.
Albatre était un peu gênée vis-à-vis de lui, elle avait l'impression qu'il pouvait lire dans son regard et s'il pouvait lire dans son regard, il y voyait Raphael.
Mais Tom était simplement un jeune homme heureux de sa nouvelle conquête.
-- Comment vas-tu...aujourd'hui ?articula-t-il avec difficulté. Elle devina qu'il avait du apprendre cette phrase par c½ur. Il était touchant. Peut-être trop...
Pourtant elle aimait sa présence, l'éclat de ses yeux et son sourire. Ce n'était pas la même chose qu'avec Raphael...
Sortant de la bulle où elle s'était immergée, Albatre proposa à Tom de sortir avec elle et Lucile à Londres. Là où il voudrait.
-- Je ne viendrais pas protesta Lucile. Je ne veux pas tenir la chandelle...
Albatre ne parvint pas à la convaincre de venir avec eux et du se résoudre avec appréhension à partir seule avec Tom.
Le trajet se fit en silence jusqu'à la capitale et Tom ne reconnaissait pas très bien la jeune femme de la veille en l'inconnue muette à côté de lui.
Albatre plongée dans ses réflexions intérieures, ne se rendit compte qu'ils étaient arrivés que lorsque Tom lui ouvrit la portière.
Elle ne se sentait plus à sa place en sa compagnie. Et se reprochait d'avoir été bouleversée par un stupide message.
Ils firent quelques pas, puis Tom lui prit la main et l'arrêta.
-- Albatre...What is the matter ? I see it in your eyes, you're so far...
Incapable de répondre, elle se serra dans ses bras. Elle se sentait attirée vers l'abîme, inexorablement, coupable envers Clarisse, d'aimer Raphael.
-- Sorry Tom, I'm a Little tired today...
Il se contenta de cette réponse. Il se refusait à l'interroger sur une chose dont elle ne voulait pas parler.
Ils marchèrent main dans la main, au hasard. La tête posée sur l'épaule de Tom, Albatre était très lasse. Elle voulait tellement paraître enjouée, insouciante, mais elle ne le pouvait pas. Tom leur acheta des glaces chez un pâtissier et ils continuèrent leur flânerie.
Albatre songea qu'ils étaient semblable à ces couples qu'elle avait croisé en marchant avec Raphael. Du moins ils en avaient l'apparence.
Puis assis dans un square, l'un contre l'autre, ils restèrent enlacés dans un lourd silence.
-- Tom...murmura Albatre.
-- Ch...souffla-t-il en posant un doigt sur sa bouche. No need to say anything, you remember ?
Si elle avait eu la force de protester, s'il lui avait laissé dire sa phrase, que serait-il arrivé ?
Non elle ne l'aimait pas, non elle ne pouvait pas faire semblant...Mais elle avait besoin de quelqu'un qui soit là, quelqu'un qui soit juste présent pour elle...
Il ne restait que trois jours avant le retour. Soixante-douze heures qui la séparait de nouveaux tourments. Cela passa très vite, comme dans un rêve, l'aiguille de sa montre ne ralentissait jamais. Il était minuit puis quatre heures de l'après midi sans qu'elle ne se souvienne ce qui était arrivé entre temps.
Tom avait vite compris que derrière l'apparence de quelqu'un de quelqu'un d'assuré, Albatre vivait sur un sommet à pic. Qu'elle était souvent victime de ses failles...Mais il aurait voulu qu'elle reste...peut importe ce que vivait son c½ur...
Il l'embrassait, la tenait dans ses bras, conscient que son esprit voguait vers la France. Peut-être même ne l'avait-il jamais quitté.
Lucile finit par voir que sa meilleure amie n'était plus elle-même. Elle vivait un bonheur factice. La veille du départ, elle rendit visite à Albatre dans sa chambre. Celle-ci faisait sa valise en sifflotant.
-- Qu'est-ce qui t'arrives ? Demanda Lucile abruptement.
-- De quoi tu parles ?
Lucile vint s'asseoir sur le bord du lit, hésitant à parler plus.
-- On passe de super vacances...tu sors avec le plus beau mec de Londres...mais je n'arrive plus à te cerner. Tu as l'air si triste parfois désespérée. Qu'est-ce qui te ronges ?
Albatre aplatissait le couvercle de sa valise pour essayer de la fermer.
-- Je suis loin de ma s½ur et de chez moi, c'est la première fois. C'est normal que je sois triste...
-- Ce n'est pas ça. Tu es avec Tom et en même temps tu es si lointaine. Est-ce que tu ne l'aimes pas ?
-- Ce n'est pas ça Lucile...Tom est quasiment parfait...mais je ne peux pas me forcer...
-- Te forcer à quoi ? Demanda-t-elle inquiète.
Albatre prit une seconde inspiration.
-- J'ai des sentiments pour quelqu'un d'autre...Je pensais que ça passerais mais c'est de plus en plus fort.
Lucile écarquilla les yeux. Albatre n'était pas le genre de personne à dire cela. Elle trouvait ces phrases là en général, trop stupides et remplies de clichés.
-- Qui ?
C'était plus fort qu'elle, elle voulait savoir.
-- Je...oh...Lucile !
Albatre était plus désemparée que jamais. Mais Lucile était la personne en qui elle avait le plus confiance.
-- Raphael...murmura-t-elle à bout de souffle.
Prononcer son nom à voix haute la libéra. Lucile crut qu'elle avait mal compris.
-- Raphael...dit à nouveau Albatre d'une voix plus assurée.
-- Raphael, le petit ami de Clarisse ? Demanda Lucile d'une voix aigue.
Elle était très surprise de cette confidence. Albatre lui parlait rarement de Raphael et ne disait rien de particulier à son sujet.
C'était comme si soudainement, elle découvrait que sa meilleure amie menait une vie parallèle...
-- Depuis quand ?
Albatre haussa les épaules.
-- Je ne sais pas vraiment...je m'en suis rendu compte un jour et depuis, c'est comme s'il n'y avait plus que lui dans ma tête...
Lucile lui prit la main.
-- Ça doit être terriblement difficile. Tu aurais du me le dire.
-- Mais comment le dire ? Comment avouer que je suis amoureuse du copain de Clarisse ? Alors que je n'en ai pas le droit !
-- Ce n'est pas ta faute, tu ne l'as pas choisi...On ne contrôle rien quand c'est comme ça.
Le regard d'Albatre se durcit.
-- C'est pour cette raison que je ne dirai rien...Je peux au moins essayer de ne pas faire souffrir ma s½ur !
-- Tu ne pourras pas cacher tes sentiments éternellement Albatre !
Elle soupira.
-- Il le faudra bien pourtant...
Albatre dormit très mal cette nuit là. Elle se sentait oppressée et fit des cauchemars. Le seul qu'elle parvint à se rappeler était le plus étrange.
Elle y était habillée en princesse de conte de fées, et courait. Elle courait jusqu'à une grotte où Tom déguisé en prince charmant était assis par terre, ligoté. Et à chaque fois qu'elle s'élançait vers lui pour le détacher, Raphael apparaissait et la repoussait en arrière.
La gorge sèche après ce rêve, Albatre descendit à la cuisine pour boire un verre d'eau. Elle pensa à Tom. A la suite de son départ, trouverait-elle une raison de l'appeler, aurait-elle même l'envie de le faire ?
Cela demeurait sans réponse pour l'instant.
Marjorie prit chaleureusement les jeunes filles dans ses bras. Elles avaient emplies la maison de joie de vivre. Danny tendit ses petites mains à ses amies et elles le couvrirent de bisous. Il ne se rendait pas compte qu'elles partaient et c'était sans doute mieux ainsi.
Cette fois-ci, ce fut un taxi qui emmena Lucile et Albatre à l'aéroport.
Albatre avait l'impression d'être arrivée en Angleterre une éternité plus tôt. Elle n'était sans doute plus exactement la même qu'une semaine auparavant, tant elle avait emmagasiné de souvenirs.
Dans le hall d'Heathrow, les deux jeunes filles furent rattrapées par un jeune homme échevelé. Tom. Il avait courut en espérant arriver à temps et voir Albatre une dernière fois.
Ils se mirent à l'écart près d'un marchand de journaux pour pouvoir parler.
-- Albatre...
Il ne continua pas sa phrase, saisit par l'émotion. Ils se regardèrent tous les deux dans les yeux sans parler.
Le haut parleur les rappela à l'ordre, Albatre devait embarquer.
Elle prit doucement le visage de Tom entre ses doigts et l'embrassa pour lui dire adieu.
-- Forgive me...Tom souffla-t-elle, son visage tout près du sien.
Il ne sut pas ce qu'il devait lui pardonner. Il n'oublierait sans doute jamais Albatre.
Elle monta dans l'avion, une petite sensation de déchirure au c½ur. Lucile la soutenait du regard.
Arrivée en France, Albatre était extenuée. Elle ne voulait plus ressentir aucune émotion.
-- Je n'ai pas envie de le revoir...chuchota-t-elle à Lucile.
-- Il ne sera pas forcément là... la rassura sa meilleure amie.
Au fond d'elle, Albatre voulait qu'il soit là. Elle voulait pouvoir revoir son visage, entendre de nouveau sa voix.
Mais elle souhaitait aussi être seule pour ce retour. Quand Lucile la quitta pour rejoindre ses parents, son c½ur se mit à battre la chamade. Il bondissait dans sa poitrine comme s'il s'élançait contre une porte pour la faire céder. Elle attendait.
Clarisse apparut dans la vaste salle où les voyageurs attendaient leurs proches. Elle était seule.
Albatre sentit monter en elle simultanément le soulagement et un chagrin un peu amer. Elle courut vers sa s½ur. Clarisse pleurait un peu.
-- Comme tu as changé ! S'exclama-t-elle.
Albatre souriait à sa s½ur, heureuse comme une petite fille qui retrouve sa mère.
-- Tu m'as manquée...
Clarisse la prit par le bras et se mit à porter sa valise.
-- Toi aussi tu m'as manquée...La maison était trop silencieuse sans toi. Alors racontes moi l'Angleterre.
-- C'était bien...
Clarisse fronça les sourcils mais rit.
-- Une semaine et c'est tout ce que tu trouves à dire !
-- Comment va Raphael ? Demanda Albatre presque inconsciemment.
-- Il va bien. Il n'arrêtait pas de me demander ce que tu faisais de tes journées. Un vrai grand frère !
Albatre resta muette.
-- Hum...tu m'as l'air fatiguée...remarqua Clarisse.
Quand Albatre pénétra à nouveau dans sa chambre, cela lui parut étrange d'être à nouveau chez elle. Elle déballa ses affaires et sortit son cadeau pour Clarisse. Elle en avait aussi acheté un pour Raphael...mais elle savait qu'elle ne lui donnerait pas. Clarisse fut enchantée du présent de sa s½ur, un collier d'ambre acheté à Camden Town. C'était sa pierre préférée.
Albatre mit un peu de temps à se réhabituer à la vie Française. Elle devait à nouveau changer ses repères...
Mais les jours passaient et tout redevenait comme avant. Seulement Albatre sentait monter en elle l'impatience de revoir Raphael. Depuis son retour, il n'était pas passé chez elles et Clarisse ne parlait pas beaucoup de lui.
-- Tu es sûre que tout va bien entre vous ? Finit par demander Albatre à sa s½ur.
-- Oui...mais pour tout te dire...Raphael est parti en vacances. Il voulait que je prenne un congé pour aller avec lui...mais je n'ai pas pu.
-- Où est-il parti ?
-- En Provence, dans sa famille...
Elle balaya l'air d'un geste de la main, comme si la destination n'était pas importante.
Albatre ne demanda pas quand il revenait.
L'été touchait à sa fin. Il faisait toujours aussi chaud, mais bientôt, Albatre reprendrait le chemin des cours.
-- Albatre, tu peux aller acheter le pain ? Interrogea Clarisse.
Albatre sortit de bonne humeur. Certes elle pensait toujours à Raphael mais elle espérait qu'il était une sorte de folie de l'été. En septembre, tout redeviendrait normal.
L'air était très doux. Alors qu'elle marchait lentement, Albatre s'arrêta net. Raphael. Il était là, devant elle, soudainement. Beaucoup plus réel et beaucoup plus attrayant que dans ses souvenirs des deux dernières semaines.
Il avait souri en la voyant. Il avait l'impression qu'elle était changée, transformée.
-- Eh, tu es rentré de vacances ! S'exclamèrent-ils tout les deux en même temps. Ils se mirent à rire, puis Raphael se pencha vers elle pour lui faire la bise.
-- Où allais-tu comme ça ?
-- Acheter le pain.
Elle était dans la réalité à présent, et ne savait plus quoi faire.
-- Est-ce que Clarisse sait que tu es rentré ?
-- Non je voulais lui faire une surprise. J'ai juste posé mes affaires et prit une douche puis j'ai foncé ici...
Il paraissait un peu fatigué mais souriait.
Albatre le regardait fixement, après tout ce temps où elle ne l'avait pas vu. Ce n'était que maintenant qu'il était là qu'elle pouvait prendre mesure de combien il lui avait manqué.
-- Tu es radieuse dit Raphael.
Albatre tressaillit. Elle ne voulait pas qu'il lui fasse de compliments.
-- Merci. Alors, ça s'est bien passé dans ta famille ?
-- C'était génial...J'adore retourner voir mes parents, mes oncles tantes, cousins...
Un lueur d'affection passa dans ses yeux marrons.
Il se rendait compte que les conversations avec Albatre, où elle arrivait si facilement à lui faire dire des choses sur lui-même lui avaient manqué.
-- Et l'Angleterre ? Tu n'as pas envoyé de carte postale...
-- Je n'ai pas eu le temps...vraiment...on passait notre temps à se dépêcher pour tout visiter.
Elle arrivait mieux à soutenir son regard qu'à son départ. Ayant même du mal à se détacher de lui à certains moments. Raphael n'était pas pressé de rompre le silence, contemplant les yeux noirs indéchiffrables d'Albatre.
Il n'arrivait pas à définir leur relation. C'était de la complicité, sans vraiment d'amitié, mais il y avait beaucoup de franchise entre eux. Une sorte de relation idéale.
-- Tu dois...aller acheter...non ? Demanda-t-il troublé.
-- Du pain, oui j'y vais, on se voit tout à l'heure alors...
Elle s'éloigna à pas rapides tandis que son c½ur se remettait à battre à un rythme normal.
Quand elle rentra à l'appartement, Clarisse et Raphael discutaient assez froidement, assis tous les deux dans le canapé.
A la vue de sa s½ur, Clarisse se leva et se mit à servir le dîner. Le repas était assez silencieux. Albatre essayait de lancer des conversations mais elles tombaient toutes à plat.
-- Tu as bien profité de tes vacances, je suppose ? Demanda Clarisse.
-- Oui, puisque j'étais chez mes parents. Je ne les vois pas souvent.
Clarisse tripotait nerveusement son collier d'ambre. Elle voulait faire des reproches à Raphael mais n'osait pas les formuler.
Albatre mangeait tranquillement, guettant les signes de colère. Si elle devait assister à une nouvelle dispute, elle préférait quitter la table à temps.
-- Tes parents n'ont pas été étonnés de te voir seul chez eux ?
Raphael repoussa son assiette.
-- Dis moi clairement ce que tu veux dire Clarisse...je te l'ai déjà expliqué au téléphone, mon père est malade, je n'ai pas pu te demander de partir avec moi parce que je suis parti en urgence. Tout s'est fait si soudainement...
Albatre voulait se lever et partir. Mais une partie d'elle décida de rester.
Ce n'était pas vraiment une dispute. Raphael restait calme, répondant avec patience à chaque pique que lui décochait Clarisse.
-- Est-ce que se sera toujours ainsi, est-ce que je passerais toujours au second plan Raphael ? Insinua-t-elle.
-- Ne sois pas injuste...Et si ta s½ur était malade, est-ce qu'elle ne passerai pas en premier, bien avant moi ?
Clarisse se leva et débarrassa la table puis revint se poster devant Raphael.
-- Je ne parle pas de ça...mais de la façon dont tu me traites constamment. Comme si dans ta vie, je n'avais pas grande importance.
Albatre lâcha:
-- Tu ne peux pas dire ça, alors qu'après toute la route qu'il a fait, la première chose à laquelle il a pensé, c'est venir te voir...
-- Je t'interdis d'intervenir Albatre !
La jeune fille se leva et sortit de table.
Elle en avait assez d'être dans l'½il du cyclone. Et surtout elle était jalouse de Clarisse, qui avait Raphael...Albatre se savait déloyale.
Vers onze heures, des rires firent sortir Albatre de sa chambre. Elle trouva sa s½ur et Raphael hilares. Clarisse avait la tête posé sur le torse de son petit ami et un verre à la main. Ils avaient déjà fini une bouteille de vin, ce qui expliquait leur humeur joyeuse. Albatre fut saisi de dégoût.
Dans les jours qui suivirent, elle vit que Clarisse et Raphael avaient retrouvé une paix apparente. Ils évitaient les sujets qui fâchent et essayaient de ne pas se faire de récriminations.
Un matin au petit déjeuner, le portable d'Albatre posé sur la table sonna. Elle était encore dans la salle de bains sous la douche. Raphael fut le plus rapide à décrocher.
-- Albatre ! Cria-t-il de toutes ses forces. Un certain Tom au téléphone !
Il avait été étonné en répondant que ce soit en anglais qu'on lui parle.
La porte de la salle de bains s'ouvrit précipitamment et Albatre en sortit, vêtue d'un tee-shirt large et d'un vieux jogging.
-- Hey Tom ! S'exclama-t-elle.
Elle parlait fort car elle sentait le regard de Raphael posé sur elle.
-- No...no. It was not my boyfriend ! My sister's Clarisse boyfriend, he is named Raphael. How are you ? Hum...
Elle baissa la voix, moins enjouée qu'au départ.
-- No. I'm Sorry Tom...I'm not the girl for you...and if I hurt you...
Quand elle eut raccroché, Clarisse et Raphael la regardaient.
-- Qui était-ce ? Interrogea Clarisse.
Albatre essaya de ne pas regarder Raphael. C'était idiot, mais elle se sentait coupable envers lui.
-- C'était...Tom. Je suis sortie avec lui à Londres. Tu sais sa mère est la chanteuse dont je t'ai parlé...
Clarisse ne se rappelait pas mais n'insista pas. Raphael semblait complètement désintéressé, sirotant son thé.
Albatre eut un petit pincement au c½ur. Bien sûr qu'il n'était pas jaloux. Le connaissant, il devait se réjouir pour elle...
Le coup de fil de Tom avait ramené des souvenirs déjà lointain pour elle. Ce qui avait le plus marqué son séjour en Angleterre était combien elle avait souffert loin de Raphael.
Elle leva les yeux de sa tasse et croisa son regard. Illisible.
Clarisse partit travailler et contrairement à ses habitudes, Raphael ne l'accompagna pas. Il s'était lancé dans une conversation interminable avec Albatre. Il aimait beaucoup parler avec elle, elle avait des réponses inattendues.
Albatre presque hypnotisée par son vis-à-vis, l'écoutait parler.
-- Alors je me suis dit que le plus important était d'être là avec mon père...Je veux passer le maximum de temps avec lui...avant qu'il ne lui arrive quelque chose...
Albatre comprenait cela mieux que quiconque. Elle aurait voulu pouvoir parler à ses parents. Elle ne s'habituerait jamais vraiment à leur absence.
-- C'est pour ça sans doute...que je me suis intéressé à Clarisse poursuivit-il. Elle se montre forte, elle veut être invulnérable. Toi aussi d'ailleurs. Vous n'avez plus personne au monde et vous ne vous plaignez pas...
-- A quoi cela servirait-il ? J'aime penser à mes parents et je déteste la pitié que témoignent tous ces gens...quand ils apprennent...
Avec Raphael, elle ne savait jamais vraiment où elle voulait en venir.
-- Je ne suis pas forte. C'est juste que je cache ma faiblesse autant que je le peux.
Raphael la regardait. Non en fait, il la voyait. Il voyait toute l'étendue de sa personnalité, de son charisme.
-- Tu n'es pas comme moi alors...Je suis fils unique, gâté par mes parents, j'ai été habitué à leur montrer ma faiblesse, pour obtenir d'eux ce que je voulais...
Albatre émut par cet aveu, songea soudain au cadeau qu'elle lui avait acheté. Pouvait-elle encore se convaincre de ne pas lui donner ?
-- Tu n'es pas faible affirma-t-elle. Je ne te vois pas comme ça. Je...
Elle s'interrompit et éclaircit sa voix. Les yeux noisette de Raphael brillaient d'un éclat rassurant.
-- Je t'ai acheté un cadeau...à Londres ! J'avais complètement oublié de te le donner !
Elle bondit de sa chaise et se précipita dans sa chambre. Pourvu qu'elle le retrouve...Elle avait enfouit le petit paquet sous son lit.
Albatre poussa un soupir de soulagement en remettant la main dessus. Elle souffla sur la fine pellicule de poussière qui s'était accumulée dessus.
Raphael l'attendait, ressentant le même plaisir qu'avant Noël.
-- Tiens, c'est pour toi ! S'exclama-t-elle en lui tendant.
C'était un paquet enveloppé d'un papier aux teintes chaudes rappelant l'Orient.
Albatre attendait avec impatience, son c½ur de nouveau affolé. Pendant quelques secondes, elle n'entendit que les froissements du papier qu'on déchire et les battements sourds de son c½ur.
Il sortit l'objet avec précaution.
Un bracelet Indien. Raphael sourit en lisant ce qui était inscrit dessus.
-- You make a promise...Merci.
Albatre le regardait avec anxiété.
Ses yeux souriaient quand il se pencha par-dessus la table pour lui faire la bise. Mais le regard de Raphael dévia sur son visage et ses lèvres se posèrent sur celles d'Albatre. Très légèrement. Tout d'abord elle ne réalisa pas, puis en croisant le regard gêné du jeune homme, elle fut sûre qu'il l'avait embrassé.


