Coeur d'Albatre- Chapitre V

Coeur d'Albatre- Chapitre V
5

Albatre ne voulut pas envoyer de réponse au message qu'elle avait reçu. Elle souhaitait garder un silence total. Puis se reprochant d'être cruelle envers Clarisse, elle pianota un bref « merci pour le sms » et l'envoya directement sur le portable de sa s½ur.
Tout ça était stupide. Elle n'avait qu'à se comporter comme une fille normale aurait fait avec Raphael. Une fille normale se serait réjoui pour sa s½ur, elle aurait été sympa avec, mais sans plus, elle l'appellerait beau-frère et ils en riraient tous les trois ensemble.
Mais elle n'était pas ainsi. Pas si spontanée, puis trop, elle n'avait pas su adopter l'attitude idéale...
Albatre resta un instant perplexe, désespérée et atterrée. Comment pouvait-elle changer à présent ? Il était trop tard, Raphael avait déjà pénétré dans les zones de non droit de son c½ur...

A l'aube, Albatre s'éveilla en sursaut. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle ne pouvait plus dormir.
Elle alla s'asseoir sur le rebord de sa fenêtre et regarda dehors. Tout était si paisible, elle s'était éveillée avant le reste du monde. Et assise seule avec ses pensées, elle ne pouvait songer à rien d'autre qu'à elle. Elle ne voulait songer qu'à elle, protégée derrière sa paroi de verre, aussi fragile que son c½ur mis à nu.

Vers midi, alors que Lucile et Albatre finissait de manger, sur la véranda -Marjorie était monté coucher Danny- Tom apparut, fringuant et souriant, il vint s'asseoir à leur table.
Albatre était un peu gênée vis-à-vis de lui, elle avait l'impression qu'il pouvait lire dans son regard et s'il pouvait lire dans son regard, il y voyait Raphael.
Mais Tom était simplement un jeune homme heureux de sa nouvelle conquête.
-- Comment vas-tu...aujourd'hui ?articula-t-il avec difficulté. Elle devina qu'il avait du apprendre cette phrase par c½ur. Il était touchant. Peut-être trop...
Pourtant elle aimait sa présence, l'éclat de ses yeux et son sourire. Ce n'était pas la même chose qu'avec Raphael...
Sortant de la bulle où elle s'était immergée, Albatre proposa à Tom de sortir avec elle et Lucile à Londres. Là où il voudrait.
-- Je ne viendrais pas protesta Lucile. Je ne veux pas tenir la chandelle...
Albatre ne parvint pas à la convaincre de venir avec eux et du se résoudre avec appréhension à partir seule avec Tom.
Le trajet se fit en silence jusqu'à la capitale et Tom ne reconnaissait pas très bien la jeune femme de la veille en l'inconnue muette à côté de lui.
Albatre plongée dans ses réflexions intérieures, ne se rendit compte qu'ils étaient arrivés que lorsque Tom lui ouvrit la portière.
Elle ne se sentait plus à sa place en sa compagnie. Et se reprochait d'avoir été bouleversée par un stupide message.
Ils firent quelques pas, puis Tom lui prit la main et l'arrêta.
-- Albatre...What is the matter ? I see it in your eyes, you're so far...
Incapable de répondre, elle se serra dans ses bras. Elle se sentait attirée vers l'abîme, inexorablement, coupable envers Clarisse, d'aimer Raphael.
-- Sorry Tom, I'm a Little tired today...
Il se contenta de cette réponse. Il se refusait à l'interroger sur une chose dont elle ne voulait pas parler.
Ils marchèrent main dans la main, au hasard. La tête posée sur l'épaule de Tom, Albatre était très lasse. Elle voulait tellement paraître enjouée, insouciante, mais elle ne le pouvait pas. Tom leur acheta des glaces chez un pâtissier et ils continuèrent leur flânerie.
Albatre songea qu'ils étaient semblable à ces couples qu'elle avait croisé en marchant avec Raphael. Du moins ils en avaient l'apparence.
Puis assis dans un square, l'un contre l'autre, ils restèrent enlacés dans un lourd silence.
-- Tom...murmura Albatre.
-- Ch...souffla-t-il en posant un doigt sur sa bouche. No need to say anything, you remember ?
Si elle avait eu la force de protester, s'il lui avait laissé dire sa phrase, que serait-il arrivé ?
Non elle ne l'aimait pas, non elle ne pouvait pas faire semblant...Mais elle avait besoin de quelqu'un qui soit là, quelqu'un qui soit juste présent pour elle...

Il ne restait que trois jours avant le retour. Soixante-douze heures qui la séparait de nouveaux tourments. Cela passa très vite, comme dans un rêve, l'aiguille de sa montre ne ralentissait jamais. Il était minuit puis quatre heures de l'après midi sans qu'elle ne se souvienne ce qui était arrivé entre temps.
Tom avait vite compris que derrière l'apparence de quelqu'un de quelqu'un d'assuré, Albatre vivait sur un sommet à pic. Qu'elle était souvent victime de ses failles...Mais il aurait voulu qu'elle reste...peut importe ce que vivait son c½ur...
Il l'embrassait, la tenait dans ses bras, conscient que son esprit voguait vers la France. Peut-être même ne l'avait-il jamais quitté.

Lucile finit par voir que sa meilleure amie n'était plus elle-même. Elle vivait un bonheur factice. La veille du départ, elle rendit visite à Albatre dans sa chambre. Celle-ci faisait sa valise en sifflotant.
-- Qu'est-ce qui t'arrives ? Demanda Lucile abruptement.
-- De quoi tu parles ?
Lucile vint s'asseoir sur le bord du lit, hésitant à parler plus.
-- On passe de super vacances...tu sors avec le plus beau mec de Londres...mais je n'arrive plus à te cerner. Tu as l'air si triste parfois désespérée. Qu'est-ce qui te ronges ?
Albatre aplatissait le couvercle de sa valise pour essayer de la fermer.
-- Je suis loin de ma s½ur et de chez moi, c'est la première fois. C'est normal que je sois triste...
-- Ce n'est pas ça. Tu es avec Tom et en même temps tu es si lointaine. Est-ce que tu ne l'aimes pas ?
-- Ce n'est pas ça Lucile...Tom est quasiment parfait...mais je ne peux pas me forcer...
-- Te forcer à quoi ? Demanda-t-elle inquiète.
Albatre prit une seconde inspiration.
-- J'ai des sentiments pour quelqu'un d'autre...Je pensais que ça passerais mais c'est de plus en plus fort.
Lucile écarquilla les yeux. Albatre n'était pas le genre de personne à dire cela. Elle trouvait ces phrases là en général, trop stupides et remplies de clichés.
-- Qui ?
C'était plus fort qu'elle, elle voulait savoir.
-- Je...oh...Lucile !
Albatre était plus désemparée que jamais. Mais Lucile était la personne en qui elle avait le plus confiance.
-- Raphael...murmura-t-elle à bout de souffle.
Prononcer son nom à voix haute la libéra. Lucile crut qu'elle avait mal compris.
-- Raphael...dit à nouveau Albatre d'une voix plus assurée.
-- Raphael, le petit ami de Clarisse ? Demanda Lucile d'une voix aigue.
Elle était très surprise de cette confidence. Albatre lui parlait rarement de Raphael et ne disait rien de particulier à son sujet.
C'était comme si soudainement, elle découvrait que sa meilleure amie menait une vie parallèle...
-- Depuis quand ?
Albatre haussa les épaules.
-- Je ne sais pas vraiment...je m'en suis rendu compte un jour et depuis, c'est comme s'il n'y avait plus que lui dans ma tête...
Lucile lui prit la main.
-- Ça doit être terriblement difficile. Tu aurais du me le dire.
-- Mais comment le dire ? Comment avouer que je suis amoureuse du copain de Clarisse ? Alors que je n'en ai pas le droit !
-- Ce n'est pas ta faute, tu ne l'as pas choisi...On ne contrôle rien quand c'est comme ça.
Le regard d'Albatre se durcit.
-- C'est pour cette raison que je ne dirai rien...Je peux au moins essayer de ne pas faire souffrir ma s½ur !
-- Tu ne pourras pas cacher tes sentiments éternellement Albatre !
Elle soupira.
-- Il le faudra bien pourtant...

Albatre dormit très mal cette nuit là. Elle se sentait oppressée et fit des cauchemars. Le seul qu'elle parvint à se rappeler était le plus étrange.
Elle y était habillée en princesse de conte de fées, et courait. Elle courait jusqu'à une grotte où Tom déguisé en prince charmant était assis par terre, ligoté. Et à chaque fois qu'elle s'élançait vers lui pour le détacher, Raphael apparaissait et la repoussait en arrière.
La gorge sèche après ce rêve, Albatre descendit à la cuisine pour boire un verre d'eau. Elle pensa à Tom. A la suite de son départ, trouverait-elle une raison de l'appeler, aurait-elle même l'envie de le faire ?
Cela demeurait sans réponse pour l'instant.

Marjorie prit chaleureusement les jeunes filles dans ses bras. Elles avaient emplies la maison de joie de vivre. Danny tendit ses petites mains à ses amies et elles le couvrirent de bisous. Il ne se rendait pas compte qu'elles partaient et c'était sans doute mieux ainsi.
Cette fois-ci, ce fut un taxi qui emmena Lucile et Albatre à l'aéroport.
Albatre avait l'impression d'être arrivée en Angleterre une éternité plus tôt. Elle n'était sans doute plus exactement la même qu'une semaine auparavant, tant elle avait emmagasiné de souvenirs.
Dans le hall d'Heathrow, les deux jeunes filles furent rattrapées par un jeune homme échevelé. Tom. Il avait courut en espérant arriver à temps et voir Albatre une dernière fois.
Ils se mirent à l'écart près d'un marchand de journaux pour pouvoir parler.
-- Albatre...
Il ne continua pas sa phrase, saisit par l'émotion. Ils se regardèrent tous les deux dans les yeux sans parler.
Le haut parleur les rappela à l'ordre, Albatre devait embarquer.
Elle prit doucement le visage de Tom entre ses doigts et l'embrassa pour lui dire adieu.
-- Forgive me...Tom souffla-t-elle, son visage tout près du sien.
Il ne sut pas ce qu'il devait lui pardonner. Il n'oublierait sans doute jamais Albatre.
Elle monta dans l'avion, une petite sensation de déchirure au c½ur. Lucile la soutenait du regard.

Arrivée en France, Albatre était extenuée. Elle ne voulait plus ressentir aucune émotion.
-- Je n'ai pas envie de le revoir...chuchota-t-elle à Lucile.
-- Il ne sera pas forcément là... la rassura sa meilleure amie.
Au fond d'elle, Albatre voulait qu'il soit là. Elle voulait pouvoir revoir son visage, entendre de nouveau sa voix.
Mais elle souhaitait aussi être seule pour ce retour. Quand Lucile la quitta pour rejoindre ses parents, son c½ur se mit à battre la chamade. Il bondissait dans sa poitrine comme s'il s'élançait contre une porte pour la faire céder. Elle attendait.

Clarisse apparut dans la vaste salle où les voyageurs attendaient leurs proches. Elle était seule.
Albatre sentit monter en elle simultanément le soulagement et un chagrin un peu amer. Elle courut vers sa s½ur. Clarisse pleurait un peu.
-- Comme tu as changé ! S'exclama-t-elle.
Albatre souriait à sa s½ur, heureuse comme une petite fille qui retrouve sa mère.
-- Tu m'as manquée...
Clarisse la prit par le bras et se mit à porter sa valise.
-- Toi aussi tu m'as manquée...La maison était trop silencieuse sans toi. Alors racontes moi l'Angleterre.
-- C'était bien...
Clarisse fronça les sourcils mais rit.
-- Une semaine et c'est tout ce que tu trouves à dire !
-- Comment va Raphael ? Demanda Albatre presque inconsciemment.
-- Il va bien. Il n'arrêtait pas de me demander ce que tu faisais de tes journées. Un vrai grand frère !
Albatre resta muette.
-- Hum...tu m'as l'air fatiguée...remarqua Clarisse.

Quand Albatre pénétra à nouveau dans sa chambre, cela lui parut étrange d'être à nouveau chez elle. Elle déballa ses affaires et sortit son cadeau pour Clarisse. Elle en avait aussi acheté un pour Raphael...mais elle savait qu'elle ne lui donnerait pas. Clarisse fut enchantée du présent de sa s½ur, un collier d'ambre acheté à Camden Town. C'était sa pierre préférée.

Albatre mit un peu de temps à se réhabituer à la vie Française. Elle devait à nouveau changer ses repères...
Mais les jours passaient et tout redevenait comme avant. Seulement Albatre sentait monter en elle l'impatience de revoir Raphael. Depuis son retour, il n'était pas passé chez elles et Clarisse ne parlait pas beaucoup de lui.
-- Tu es sûre que tout va bien entre vous ? Finit par demander Albatre à sa s½ur.
-- Oui...mais pour tout te dire...Raphael est parti en vacances. Il voulait que je prenne un congé pour aller avec lui...mais je n'ai pas pu.
-- Où est-il parti ?
-- En Provence, dans sa famille...
Elle balaya l'air d'un geste de la main, comme si la destination n'était pas importante.
Albatre ne demanda pas quand il revenait.
L'été touchait à sa fin. Il faisait toujours aussi chaud, mais bientôt, Albatre reprendrait le chemin des cours.
-- Albatre, tu peux aller acheter le pain ? Interrogea Clarisse.
Albatre sortit de bonne humeur. Certes elle pensait toujours à Raphael mais elle espérait qu'il était une sorte de folie de l'été. En septembre, tout redeviendrait normal.
L'air était très doux. Alors qu'elle marchait lentement, Albatre s'arrêta net. Raphael. Il était là, devant elle, soudainement. Beaucoup plus réel et beaucoup plus attrayant que dans ses souvenirs des deux dernières semaines.
Il avait souri en la voyant. Il avait l'impression qu'elle était changée, transformée.
-- Eh, tu es rentré de vacances ! S'exclamèrent-ils tout les deux en même temps. Ils se mirent à rire, puis Raphael se pencha vers elle pour lui faire la bise.
-- Où allais-tu comme ça ?
-- Acheter le pain.
Elle était dans la réalité à présent, et ne savait plus quoi faire.
-- Est-ce que Clarisse sait que tu es rentré ?
-- Non je voulais lui faire une surprise. J'ai juste posé mes affaires et prit une douche puis j'ai foncé ici...
Il paraissait un peu fatigué mais souriait.
Albatre le regardait fixement, après tout ce temps où elle ne l'avait pas vu. Ce n'était que maintenant qu'il était là qu'elle pouvait prendre mesure de combien il lui avait manqué.
-- Tu es radieuse dit Raphael.
Albatre tressaillit. Elle ne voulait pas qu'il lui fasse de compliments.
-- Merci. Alors, ça s'est bien passé dans ta famille ?
-- C'était génial...J'adore retourner voir mes parents, mes oncles tantes, cousins...
Un lueur d'affection passa dans ses yeux marrons.
Il se rendait compte que les conversations avec Albatre, où elle arrivait si facilement à lui faire dire des choses sur lui-même lui avaient manqué.
-- Et l'Angleterre ? Tu n'as pas envoyé de carte postale...
-- Je n'ai pas eu le temps...vraiment...on passait notre temps à se dépêcher pour tout visiter.
Elle arrivait mieux à soutenir son regard qu'à son départ. Ayant même du mal à se détacher de lui à certains moments. Raphael n'était pas pressé de rompre le silence, contemplant les yeux noirs indéchiffrables d'Albatre.
Il n'arrivait pas à définir leur relation. C'était de la complicité, sans vraiment d'amitié, mais il y avait beaucoup de franchise entre eux. Une sorte de relation idéale.
-- Tu dois...aller acheter...non ? Demanda-t-il troublé.
-- Du pain, oui j'y vais, on se voit tout à l'heure alors...
Elle s'éloigna à pas rapides tandis que son c½ur se remettait à battre à un rythme normal.

Quand elle rentra à l'appartement, Clarisse et Raphael discutaient assez froidement, assis tous les deux dans le canapé.
A la vue de sa s½ur, Clarisse se leva et se mit à servir le dîner. Le repas était assez silencieux. Albatre essayait de lancer des conversations mais elles tombaient toutes à plat.
-- Tu as bien profité de tes vacances, je suppose ? Demanda Clarisse.
-- Oui, puisque j'étais chez mes parents. Je ne les vois pas souvent.
Clarisse tripotait nerveusement son collier d'ambre. Elle voulait faire des reproches à Raphael mais n'osait pas les formuler.
Albatre mangeait tranquillement, guettant les signes de colère. Si elle devait assister à une nouvelle dispute, elle préférait quitter la table à temps.
-- Tes parents n'ont pas été étonnés de te voir seul chez eux ?
Raphael repoussa son assiette.
-- Dis moi clairement ce que tu veux dire Clarisse...je te l'ai déjà expliqué au téléphone, mon père est malade, je n'ai pas pu te demander de partir avec moi parce que je suis parti en urgence. Tout s'est fait si soudainement...
Albatre voulait se lever et partir. Mais une partie d'elle décida de rester.
Ce n'était pas vraiment une dispute. Raphael restait calme, répondant avec patience à chaque pique que lui décochait Clarisse.
-- Est-ce que se sera toujours ainsi, est-ce que je passerais toujours au second plan Raphael ? Insinua-t-elle.
-- Ne sois pas injuste...Et si ta s½ur était malade, est-ce qu'elle ne passerai pas en premier, bien avant moi ?
Clarisse se leva et débarrassa la table puis revint se poster devant Raphael.
-- Je ne parle pas de ça...mais de la façon dont tu me traites constamment. Comme si dans ta vie, je n'avais pas grande importance.
Albatre lâcha:
-- Tu ne peux pas dire ça, alors qu'après toute la route qu'il a fait, la première chose à laquelle il a pensé, c'est venir te voir...
-- Je t'interdis d'intervenir Albatre !
La jeune fille se leva et sortit de table.
Elle en avait assez d'être dans l'½il du cyclone. Et surtout elle était jalouse de Clarisse, qui avait Raphael...Albatre se savait déloyale.
Vers onze heures, des rires firent sortir Albatre de sa chambre. Elle trouva sa s½ur et Raphael hilares. Clarisse avait la tête posé sur le torse de son petit ami et un verre à la main. Ils avaient déjà fini une bouteille de vin, ce qui expliquait leur humeur joyeuse. Albatre fut saisi de dégoût.

Dans les jours qui suivirent, elle vit que Clarisse et Raphael avaient retrouvé une paix apparente. Ils évitaient les sujets qui fâchent et essayaient de ne pas se faire de récriminations.
Un matin au petit déjeuner, le portable d'Albatre posé sur la table sonna. Elle était encore dans la salle de bains sous la douche. Raphael fut le plus rapide à décrocher.
-- Albatre ! Cria-t-il de toutes ses forces. Un certain Tom au téléphone !
Il avait été étonné en répondant que ce soit en anglais qu'on lui parle.
La porte de la salle de bains s'ouvrit précipitamment et Albatre en sortit, vêtue d'un tee-shirt large et d'un vieux jogging.
-- Hey Tom ! S'exclama-t-elle.
Elle parlait fort car elle sentait le regard de Raphael posé sur elle.
-- No...no. It was not my boyfriend ! My sister's Clarisse boyfriend, he is named Raphael. How are you ? Hum...
Elle baissa la voix, moins enjouée qu'au départ.
-- No. I'm Sorry Tom...I'm not the girl for you...and if I hurt you...
Quand elle eut raccroché, Clarisse et Raphael la regardaient.
-- Qui était-ce ? Interrogea Clarisse.
Albatre essaya de ne pas regarder Raphael. C'était idiot, mais elle se sentait coupable envers lui.
-- C'était...Tom. Je suis sortie avec lui à Londres. Tu sais sa mère est la chanteuse dont je t'ai parlé...
Clarisse ne se rappelait pas mais n'insista pas. Raphael semblait complètement désintéressé, sirotant son thé.
Albatre eut un petit pincement au c½ur. Bien sûr qu'il n'était pas jaloux. Le connaissant, il devait se réjouir pour elle...
Le coup de fil de Tom avait ramené des souvenirs déjà lointain pour elle. Ce qui avait le plus marqué son séjour en Angleterre était combien elle avait souffert loin de Raphael.
Elle leva les yeux de sa tasse et croisa son regard. Illisible.

Clarisse partit travailler et contrairement à ses habitudes, Raphael ne l'accompagna pas. Il s'était lancé dans une conversation interminable avec Albatre. Il aimait beaucoup parler avec elle, elle avait des réponses inattendues.
Albatre presque hypnotisée par son vis-à-vis, l'écoutait parler.
-- Alors je me suis dit que le plus important était d'être là avec mon père...Je veux passer le maximum de temps avec lui...avant qu'il ne lui arrive quelque chose...
Albatre comprenait cela mieux que quiconque. Elle aurait voulu pouvoir parler à ses parents. Elle ne s'habituerait jamais vraiment à leur absence.
-- C'est pour ça sans doute...que je me suis intéressé à Clarisse poursuivit-il. Elle se montre forte, elle veut être invulnérable. Toi aussi d'ailleurs. Vous n'avez plus personne au monde et vous ne vous plaignez pas...
-- A quoi cela servirait-il ? J'aime penser à mes parents et je déteste la pitié que témoignent tous ces gens...quand ils apprennent...
Avec Raphael, elle ne savait jamais vraiment où elle voulait en venir.
-- Je ne suis pas forte. C'est juste que je cache ma faiblesse autant que je le peux.
Raphael la regardait. Non en fait, il la voyait. Il voyait toute l'étendue de sa personnalité, de son charisme.
-- Tu n'es pas comme moi alors...Je suis fils unique, gâté par mes parents, j'ai été habitué à leur montrer ma faiblesse, pour obtenir d'eux ce que je voulais...
Albatre émut par cet aveu, songea soudain au cadeau qu'elle lui avait acheté. Pouvait-elle encore se convaincre de ne pas lui donner ?
-- Tu n'es pas faible affirma-t-elle. Je ne te vois pas comme ça. Je...
Elle s'interrompit et éclaircit sa voix. Les yeux noisette de Raphael brillaient d'un éclat rassurant.
-- Je t'ai acheté un cadeau...à Londres ! J'avais complètement oublié de te le donner !
Elle bondit de sa chaise et se précipita dans sa chambre. Pourvu qu'elle le retrouve...Elle avait enfouit le petit paquet sous son lit.
Albatre poussa un soupir de soulagement en remettant la main dessus. Elle souffla sur la fine pellicule de poussière qui s'était accumulée dessus.
Raphael l'attendait, ressentant le même plaisir qu'avant Noël.
-- Tiens, c'est pour toi ! S'exclama-t-elle en lui tendant.
C'était un paquet enveloppé d'un papier aux teintes chaudes rappelant l'Orient.
Albatre attendait avec impatience, son c½ur de nouveau affolé. Pendant quelques secondes, elle n'entendit que les froissements du papier qu'on déchire et les battements sourds de son c½ur.
Il sortit l'objet avec précaution.
Un bracelet Indien. Raphael sourit en lisant ce qui était inscrit dessus.
-- You make a promise...Merci.
Albatre le regardait avec anxiété.
Ses yeux souriaient quand il se pencha par-dessus la table pour lui faire la bise. Mais le regard de Raphael dévia sur son visage et ses lèvres se posèrent sur celles d'Albatre. Très légèrement. Tout d'abord elle ne réalisa pas, puis en croisant le regard gêné du jeune homme, elle fut sûre qu'il l'avait embrassé.

# Posté le dimanche 20 mai 2007 06:04

Modifié le dimanche 20 mai 2007 06:17

Remerciements

Remerciements
Merci pour vos commentaires, je vous réponds ici, puisque j'ai un problème je ne peux plus laisser de commentaires sur aucun blog...
Merci de venir me lire. Je continue le roman...[
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# Posté le mardi 22 mai 2007 15:07

Modifié le mardi 22 mai 2007 15:24

Coeur d'Albatre- Chapitre VI

Coeur d'Albatre- Chapitre VI
6

Il y eut un instant de silence à couper au couteau. Ni Albatre ni Raphael ne voulait parler en premier. Elle passa la main sur ses lèvres, hébétée.
Raphael recula comme si elle l'avait frappé au visage. Il ne comprenait pas ce qui l'avait poussé à faire ça. Du moins il n'osait pas s'interroger sur la raison de son geste.
Il se leva, le bracelet à la main, le regard brouillé.
Albatre hésitait entre l'euphorie et le désespoir. Elle ne savait pas quoi dire, ni comment le dire.
Lorsque Raphael parla enfin, il détruisit d'un mot, ses espoirs les plus fous.
-- Je suis désolé Albatre...C'était sans doute une façon de te remercier, un peu excessive.
-- Ce n'est rien ! Coupa-t-elle précipitamment.
-- Je vais y aller alors. Merci pour le cadeau. Quand il eut franchi le seuil, elle se sentait dés½uvrée comme si elle ne devait jamais le revoir.
Raphael dévala les escaliers quatre à quatre. Il avait du se retenir pour ne pas partir en courant. Il ne voulait plus penser.

Au retour de Clarisse, Albatre essaya de se comporter comme si rien d'anormal ne s'était passé. Comme si Raphael ne l'avait pas embrassé. Mais c'était aussi difficile à cacher pour elle que si un avion s'était crashé au milieu du salon.
-- Tu aurais pu sortir les steaks du congélateur dit Clarisse en s'asseyant dans la cuisine avec un soupir.
-- Excuse moi...j'ai oublié bredouilla-t-elle.
Sa s½ur se tourna vers elle, avec un regard inquisiteur.
-- Est-ce que tu as de la fièvre ? Tu es toute rouge...
Albatre marmonna une réponse vague et se mit à préparer le repas de midi.
Elle se sentait coupable de ce qui était arrivé. Peut-être son bracelet avait-il un pouvoir caché ? C'était sûrement ça, le bracelet Indien influençait les gens, les obligeant à faire des choses contre leur gré.
-- La poêle est entrain de brûler Albatre ! S'exclama Clarisse en l'écartant de la cuisinière. Albatre sursauta. Ses pensées naviguaient en direction de Raphael, mais elles avaient du mal à trouver le cap vers lui.
-- Je crois que c'est moi qui vais cuisiner décréta Clarisse.
Raphael ne vint pas le lendemain.
C'était un de ces jours où il travaillait dans un petit restaurant appelé le Pirate Rouge.
Clarisse disait qu'il s'agissait d'un job d'été, mais Albatre ne savait pas exactement qu'elle était le métier de Raphael.
En y repensant, elle ne lui avait jamais demandé.
Il y avait beaucoup de choses qu'elle ne savait pas sur lui, pourtant ça ne la dérangeait pas.
Albatre sentait qu'il fallait qu'elle mette les choses au clair. Le départ de Raphael sonnait faux. Il serait méfiant désormais vis-à-vis d'elle.
Il fallait qu'elle le rassure. Quitte à mentir, Albatre affirmerait qu'il n'y avait aucune ambiguïté entre eux.
Le soleil se couchait, elle prit sa veste et sortit.
Clarisse assise devant la télé, la vit passer mais ne fit aucune remarque.
Albatre eut un peu de mal à arriver au Pirate Rouge. Elle prit deux bus, se trompa de station et du marcher vingt minutes avant de trouver la bonne rue.
Le restaurant, perdu entre deux bars avait des vitres opaques.
Elle frissonna. Était-ce vraiment là qu'il travaillait ?
Puis elle reconnut l'un des bars. C'était celui où Raphael, avait failli entrer quand elle l'avait suivi.
Albatre se força à pousser la porte du restaurant, maîtrisant mal son émotion.
La clochette au dessus de l'entrée carillonna, la faisant sursauter.
La salle était petite, éclairée par des chandelles artificielles. Une fausse épave en bois, servait de buffet au centre de la pièce. De petits tables rondes étaient disposées autour.
Albatre s'assit à la plus proche de la porte.
Le restaurant commençait à se remplir et se sentait mal à l'aise. Plusieurs serveurs faisaient des allers retours dans la pièce. Mais aucun ne vint voir Albatre. Masquée derrière la carte des desserts, elle balayait la salle des yeux.
Son champ de vision fut réduit par quelqu'un qui vint s'asseoir en face d'elle.
Un homme, dans la quarantaine, lui souriait, goguenard.
-- Cette place est libre ? Demanda-t-il, charmeur.
Il exhibait des dents d'une blancheur éclatante dont il était sûrement fier. Ses cheveux ternes descendaient jusqu'à ses épaules. Albatre grimaça derrière sa carte.
Et pour tout arranger un serveur arriva près de leur table.
-- Vous désirez commander ? Albatre !
Au départ la voix était professionnelle, puis se fut l'intonation familière de Raphael quand il prononçait son prénom. L'homme en face d'Albatre cessa de sourire.
-- Partez ! Lui dit Raphael.
-- Je vous demande pardon ?
Raphael croisa les bras dans son uniforme noir et blanc de serveur.
-- Cette fille est mineure. Si j'étais vous, je partirai...
L'inconnu ouvrit la bouche comme un poisson hors de l'eau et la referma sur un rictus de dépit. Il se leva et sortit du restaurant.
Albatre posa la carte des desserts qui masquait son visage. Elle coula un regard innocent vers Raphael.
-- Que fais-tu ici avec ce vieux beau ?
Il n'avait pas l'air d'avoir envie de plaisanter.
-- Je suis venue voir où tu travaillais et ce type s'est assis à coté de moi.
Pour la première fois, Raphael semblait vraiment en colère, ses pupilles obscurcies.
-- Tu aurais du me prévenir à l'avance. Tu peux tomber sur n'importe qui ici...
-- Et tu travailles dans un endroit peu fréquentable alors ?
Raphael fronça les sourcils. Elle fut peinée de voir qu'il se comportait comme un grand frère avec elle.
-- Albatre...maugréa-t-il.
Elle cessa de sourire.
-- Je voulais te parler...sérieusement. Raphael jeta un coup d'½il vers le comptoir où un homme de petite taille lui faisait signe.
-- Je dois prendre les commandes.
-- Raphael...
-- Attends-moi ici, mon service finit dans quinze minutes.
Il semblait en proie à une lutte intérieure.
Les minutes s'écoulèrent lentement, sans que personne d'autre n'adresse la parole à Albatre. Raphael circulait entre les tables, jetant à intervalles réguliers, des regards vers celle d'Albatre.
Elle l'observait avec attention, étudiant ses mouvements agiles quand il servait les clients.
Raphael vint à la table d'Albatre et fit semblant de l'essuyer consciencieusement.
-- Ta s½ur sait que tu es ici ? Souffla-t-il.
-- Pas vraiment...mais elle n'a pas besoin d'être au courant, si ?
Il voulut émettre une objection mais se retint. Lui non plus ne voulait pas particulièrement que Clarisse croit qu'il se passait quelque chose entre eux.
Il repartit vers d'autres clients, en essayant de garder une attitude concentrée.
A l'heure dite, il ne resta qu'Albatre qui regardait les serveurs faire la fermeture. Personne ne la chassa et elle en déduit que Raphael était intervenu en sa faveur.
Il ressortit des vestiaires l'air plus détendu, dans son classique jean tee-shirt.
Albatre se leva, et sentit qu'elle n'était pas à sa place dans cette situation.
Aux yeux des autres serveurs, elle jouait le rôle de la petite amie, mais elle ne l'était pas.
Une fois dehors, Albatre ne se rappelait plus ce qu'elle allait dire. Elle avait passé tellement de temps à réfléchir à ce qu'elle lui dirait. A essayer de formuler contremaître ses pensées.
Ils s'arrêtèrent près d'un lampadaire.
-- Alors que voulais-tu me dire ?
-- C'est à propos du baiser...
Il voulut parler, mais elle l'arrêta. Elle ne devait pas le laisser penser qu'elle était gênée. Il fallait qu'elle soit sûre d'elle.
-- Je veux que tout soit clair.
-- Tu n'as pas y voir quelque chose de plus que...
-- Je sais. Pour moi ce n'était rien. Ce baiser ne représentait rien. Ne t'inquiètes pas...
Elle avait parlé d'une voix un peu dure, ayant peur de flancher.
-- Je suis d'accord. C'était un moment un peu gênant, de ceux qui arrivent par hasard et qui n'ont aucune signification.
Raphael eut un sourire désarmant.
-- Donc tout est réglé.
-- Oui. Ce n'est pas comme si c'était ambigu. On sait très bien tout les deux que rien n'arrivera.
Raphael et elle se remirent à marcher.
-- Tu devrais arrêter de venir me voir sans prévenir Clarisse décreta-t-il.
Albatre qui était abattue, le c½ur lacéré par les mots qu'elle venait de prononcer, hocha la tête.
-- Si tu veux...
-- Ce n'est pas ce que je veux...mais c'est mieux.
Il sentait que sa phrase était confuse. Elle reflétait les contradictions qui le malmenaient.
-- D'accord. De toute façon, les seules fois où je suis venue te voir, c'était pour des choses importantes, cela ne se reproduira plus.
-- Est-ce que tu trouves qu'on a du mal à communiquer ?
Albatre retint son souffle.
-- Oui, moi et Clarisse, est-ce que tu trouves qu'on arrive pas à se parler ?
-- Pourquoi me demandes-tu ça ?
Raphael se mordit la lèvre.
-- Tu es souvent avec nous, tu es la s½ur de Clarisse, tu dois bien avoir un avis sur notre couple...
-- Je ne peux pas être objective. Je suis désolée, il vaut mieux que je ne réponde pas.
-- Tu sais, je n'ai pas de frères et s½urs, je ne connais pas le lien qui vous unit Clarisse et toi, j'aurai mieux fait de ne rien dire...
Il paraissait plus jeune que d'habitude, plus accessible.
-- Tu viens manger chez nous, ce soir ? Demanda Albatre.
-- Non. Je passerais demain...Tu sais comment rentrer ?
Albatre hésita, elle n'était pas fière d'avouer que la moitié du chemin lui échappait.
-- Pas...exactement.
-- Je te raccompagne jusqu'à chez toi, sinon ta s½ur m'en voudra.
-- Ok.
Ils cheminèrent en silence, jusque devant l'immeuble d'Albatre. Leur pas résonnaient sur le sol, comme un écho aux battements du c½ur de la jeune fille.
Raphael, les mains dans les poches tentait de se convaincre de son calme, mais il avait les nerfs à fleur de peau.
Albatre lui sourit doucement.
-- Merci. A demain...
-- A demain.
Leurs non-dits flottaient encore dans l'air quand Albatre claqua férocement la porte de l'immeuble.
Elle avait menti, nié ses sentiments, combattu son élan vers Raphael. Ce qui était déjà beaucoup pour une seule soirée.

Au matin, Albatre émergea difficilement de son sommeil. Son regard se perdait dans une brume cotonneuse. Elle avait mal au crâne.
Vouloir prouver à Raphael qu'elle ne ressentait rien pour lui, alors que c'était tout le contraire, l'avait épuisée. Quand elle sortit de sa chambre, elle se rendit compte que l'appartement était désert. Un mot de Clarisse traînait sur la table.

Je n'ai pas voulu te réveiller. A midi Raphael mange avec nous. Bisous Clarisse

Albatre regarda sa montre. Il était onze heure et demi. Elle se sentait toute pâteuse et avait une demi-heure pour se préparer. Se préparer à être indifférente et insouciante.
Et surtout une demi-heure pour essayer de ne plus ressembler à quelqu'un qui vient de mettre les doigts dans une prise.
Clarisse rentra en riant, tenant son petit ami, par la main. Albatre qui avait battu son record de rapidité pour se préparer, essaya de prendre une pose naturelle. Assise dans un fauteuil, un livre à la main.
Elle n'avait pas pris de petit déjeuner et essayait de chasser le sommeil qui l'envahissait encore.
Clarisse et Raphael ne remarquèrent rien, mais il sembla à Albatre qu'en entrant, il lui avait jeté un regard furtif.
-- Qu'as-tu fais hier soir, pour dormir comme ça ? Demanda Clarisse.
-- Je me suis promenée...avec une amie.
Raphael fronça les sourcils et fois, elle était sure qu'il la fixait.
-- Et si on passait à table ? Intervint-il.
Le repas fut convivial, animé, comme si tout le monde s'efforçait de cacher ses véritables pensées, en riant de tout et de rien.
-- C'est bientôt la rentrée...soupira Albatre. Pourquoi faut-il que les vacances soient si courtes ?
Raphael avait un air narquois.
-- Moi j'aime bien travailler. L'ambiance de la rentrée, les premiers jours de reprise, je m'en réjouis déjà.
Clarisse se servit un verre de vin.
-- On devrait parler d'autre chose que du travail. Il reste encore une semaine de vacances, à ce que je saches...
-- Des jours si courts et si éphémères qu'à la rentrée, on les aura oublié dit Albatre d'une voix lyrique.
Raphael lui sourit d'un air complice et elle détourna les yeux de lui. Il ne semblait pas se rendre compte que c'était indécent. Mais parce que pour lui, cela ne voulait rien dire et que pour elle, l'espoir amer refaisait son apparition. Albatre n'aimait pas ses moments où elle n'était plus que la petite s½ur, mais elle se détestait de penser comme ça.
Clarisse ne se doutait pas qu'elle était trahie, par la s½ur qu'elle avait vu grandir. Comment aurait-elle pu, ne serait-ce q'un instant imaginer ce qui tourmentait Albatre.

Vers trois heures de l'après midi, Albatre décida de sortir, sous le soleil brûlant. L'atmosphère lui était insupportable, saturée -selon elle- de jalousie et d'envie.
Elle avait menti à Raphael, sans doute un peu par égoïsme, pour se protéger. Il lui était impossible de se mentir à elle-même, dominée par ses sentiments.
Albatre haïssait son manque de contrôle de soi, son impossibilité à chasser Raphael de son esprit. Elle se sentait méprisable, d'être incapable de s'en tenir à ses résolutions.
Pourquoi l'aimait-elle ?
Si elle le savait, peut-être pourrait-elle retourner en arrière...
Exister ailleurs qu'à travers les yeux de Raphael était son nouveau but.
Elle marcha au hasard, du moins c'était ce qu'elle croyait, jusqu'à ce qu'elle arrive devant le Pirate Rouge. Albatre s'arrêta devant le restaurant, stupéfaite de s'y être rendue. Son inconscient criait son amour pour Raphael.
Albatre fit demi-tour et se mit à courir. Elle courait à l'aveuglette, bousculant des passants, se heurtant à eux sans un mot d'excuse.
Elle s'attirait des regards de fureur mais voulait fuir. Fuir loin, là où elle serait en paix. Courir empêchait ses pensées de s'entrechoquer.

Quand elle fut à même de réaliser qu'elle s'était arrêtée de courir et même de marcher, Albatre se rendit compte qu'elle était son un pont. Par où elle était passée et combien de temps elle avait couru, elle l'ignorait.
Albatre se laissa tomber au sol.
L'endroit était désert, l'ombre du pont rafraîchissait les environs. Elle n'entendait que l'écho de sa respiration précipitée. Enfin, elle était seule avec elle-même.
Une goutte d'eau s'écrasa sur le bitume sale devant Albatre. Elle leva la tête pour voir s'il pleuvait, mais le soleil brillait.
Albatre pleurait. Des larmes ridicules, inattendues mais qui furent de plus en plus nombreuses.
Elle enfouit son visage entre ses mains. La souffrance l'envahit et elle comprit que ce qu'elle avait ressenti avant n'était que la partie émergée de l'iceberg.
Ce qu'elle éprouvait pour Raphael était plus que ce qu'elle pouvait endurer. Si elle continuait à faire semblant, elle allait craquer.
Avoir persuadé Raphael que son baiser ne lui avait rien fait, que rien ne changeait entre eux, exacerbait sa douleur.
Albatre resta prostrée un long moment. Le soleil commençait à baisser.
Elle sentit un frôlement contre sa jambe. Elle faillit pousser un cri mais s'aperçut que c'était un chaton qui s'était blotti contre elle. Il était famélique et d'un noir de jais. Ses grands yeux d'un bleu pur la regardaient avec curiosité.
Albatre le prit dans ses bras et vit qu'il avait un peu froid. Elle sourit malgré elle à ce compagnon inattendu.
Son visage la tiraillait, asséché par les pleurs. Le chaton poussa un tout petit miaulement, presque inaudible. Albatre vit alors que quelqu'un se tenait devant elle. Raphael.
Il avait posé un regard inquiet sur elle et une lueur un peu menaçante brillait dans ses yeux.
-- Clarisse t'as cherchée partout et moi aussi...Albatre pourquoi agis-tu comme ça ?
Il s'agenouilla pour se mettre à son niveau.
-- Je me suis perdue...
Albatre se sentait stupide, immature quand il appela Clarisse pour lui dire qu'il l'avait trouvé.
-- Je crois plutôt que c'était intentionnel...Mais enfin que se passe-t-il ?
Raphael avait pris le chaton dans ses bras, l'empêchant ainsi d'éviter son regard en feignant contempler l'animal.
Albatre ferma les yeux. Raphael commençait à se demander si elle ne s'était pas droguée.
-- A vrai dire...commença-t-elle. Je suis perdue...et c'est à cause de toi.
Ça y était, elle allait flancher.
-- Albatre, dieu merci, tu n'as rien !
Clarisse arriva, poussant des cris aigus. Elle prit la main de sa s½ur et la força à se lever.
-- Pourquoi est-ce que tu as fugué ?
Albatre soupira.
-- Je n'ai pas fugué. Je suis sortie marcher.
-- Ton portable est éteint et tu as quitté l'appartement depuis maintenant cinq ou six heures.
Clarisse noyait sa sous un flot de reproches et d'attentions.
Albatre se résigna et l'écouta sans broncher.
Raphael proposa qu'ils dînent tous les trois à son appartement. Albatre apprit alors qu'il vivait juste à côté du pont. Même le hasard la menait à lui...
Pouvait-elle alors encore lutter ?
Clarisse remarqua alors le chaton réfugié dans les bras de son petit ami.
-- Qu'est-ce que ce chat fait là ? Demanda-t-elle.
-- C'est le mien...mentait Raphael. Je l'ai eu hier.
Albatre lui fut reconnaissante. Clarisse n'aurait jamais accepté un animal dans leur appartement.
-- Tu recherchais ma s½ur avec un chat ? C'est un chat policier ? Ironisa-t-elle.
Raphael sourit d'un air convaincant.
-- Il s'était échappé et en le cherchant, je suis tombé sur Albatre.
Il gratouilla le menton du chaton qui ferma les yeux d'un air satisfait.

Pour la première fois, Albatre se rendit dans l'appartement de Raphael. Malgré son abattement, elle était curieuse de voir l'endroit où il habitait.
Le décor était sobre et confortable. Les murs blancs et ocres. Albatre ressentit un calme intense en entrant dans le salon.
Clarisse se déplaçait en maîtresse de maison, connaissant les lieux, mais sa s½ur voyait tout avec un regard neuf.
Un paravent chinois coupait la pièce en deux. Une partie était la salle à manger, composée d'une table de bois brut et de chaises blanches. L'espace situé derrière le paravent était occupé par un canapé d'angle en velours beige, un écran plasma et une table basse en verre, aux pieds forgés.
Raphael posa le chaton sur le sol de la cuisine et lui apporta un bol de lait. Clarisse s'éclipsa aux toilettes. Albatre vint près de Raphael.
-- Comment m'as-tu retrouvée ?
Il fuyait à son tour son regard.
-- Un de mes collègues m'a dit qu'il t'as vu devant le Pirate. Et à partir de là, je t'ai cherchée partout...
Elle posa la main sur son épaule, pour le faire pivoter afin qu'ils se parlent face à face.
-- Je t'ai cherchée pendant deux heures...marmonna-t-il.
Albatre ne disait rien, perdue dans son regard ocre.
-- Il faudra que tu m'expliques pourquoi c'est à cause de moi que tu es perdue...lâcha-t-il à contrecoeur.
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# Posté le vendredi 25 mai 2007 01:50

Coeur d'Albatre- Chapitre VII

Coeur d'Albatre- Chapitre VII
7

Albatre secoua lentement la tête comme si elle ne voyait pas où il voulait en venir.
Clarisse revint alors, et ils se turent. Elle fit s'asseoir sa s½ur près d'elle, avec un air doux et maternel.
-- Est-ce que tu as des problèmes en ce moment ?
Son ton était prudent, comme si elle s'adressait à une personne fragile.
-- Je vais bien affirma Albatre, la gorge nouée.
-- Elle avait sûrement besoin de réfléchir et elle s'est perdue...proposa Raphael.
Clarisse jeta un coup d'½il suspicieux à sa s½ur.
-- Tu sais que tu peux tout me dire...Albatre murmura-t-elle, guettant un signe encourageant.
Raphael se mit en retrait, il se sentait de trop, plus témoin qu'autre chose.
Albatre serra les dents. Non elle ne pouvait pas tout dire. Il y avait une chose qui était impossible à dire à Clarisse...Une chose qui lui rongeait le c½ur petit à petit.
-- Ne t'en fais pas. J'avais juste envie de profiter de la fin de l'été.
Pour convaincre son aînée, Albatre la regarda droit dans les yeux. Depuis quand mentait-elle si bien ? Sans doute depuis Raphael...

Après le dîner, Albatre resta un instant au salon, ruminant ses pensées. Clarisse et Raphael faisaient la vaisselle dans la cuisine, mais elle savait que ce n'était qu'un prétexte. Clarisse voulait sûrement pouvoir exprimer son inquiétude librement.
Albatre entendit quelques phrases, puis, ce ne furent plus que des sons sans aucun sens. Elle sombra dans un état somnolent.

-- Je ne sais plus quoi penser...soufflait Clarisse. Depuis un moment, elle n'est plus elle-même, on dirait qu'elle a changé.
-- C'est une adolescente. Son humeur est aussi changeante que le vent. Ça ne doit pas être bien grave...
Clarisse grimaça.
-- Albatre n'est pas comme ça...j'ai l'impression de ne rien pouvoir faire pour elle.
Elle s'appuya contre son épaule.
-- Heureusement que tu es là pour me redonner un peu de bon sens soupira-t-elle.
Raphael tressaillit. Il pensait à Albatre. Elle l'inquiétait vraiment, même s'il rassurait Clarisse. Il fallait qu'il perce à jour le mystère qui l'entourait.
-- Je ne crois pas avoir une once de bon sens, au contraire...dit-il, plus pour lui que pour Clarisse.
Il enroula ses bras autour d'elle, effrayé pour la première fois, de leur avenir ensemble.

Lorsqu'elle ouvrit les yeux, Albatre crut que c'était le matin. Mais Clarisse la réveillait pour qu'elles rentrent chez elles.
Albatre remarqua tout de suite que Raphael était agité. Elle pouvait presque saisir la nuance de peine dans son regard. Elle s'étonna de cela. Que pensait-il à cet instant précis ? Elle aurait tout donné pour le savoir...
-- Ce fut une soirée insolite...conclut-il avec une voix éraillée.
Il les accompagna dans le couloir.
Clarisse et lui échangèrent un bref baiser et il salua Albatre d'un hochement de tête.
Raphael fut crucifié par le regard qu'elle lui jeta en suivant Clarisse dans l'escalier. Il ne savait pas comment l'interpréter, mais se fut comme si le temps s'était figé un instant.
Que se passait-il ?

Comme Albatre l'avait prédit, les jours passèrent courts et éphémères.
Depuis la soirée dans l'appartement de Raphael, elle avait décidé de se surveiller. Pour que peut-être, ses sentiments meurent comme une fleur qui manque d'eau.
Elle tenait l'onde de choc, malgré la proximité de l'abîme.
Albatre ne fuit plus Raphael et sa s½ur. Elle voulut apprendre à rester indifférente à tout, même quand elle les voyait dans les bras l'un de l'autre.
Rester froide et déterminée à cacher ce qu'elle éprouvait, voilà ce qu'elle faisait.
Et plus elle restait calme et nonchalante, moins Raphael ne comprenait. Il avait l'impression qu'elle n'avait jamais prononcé les paroles du pont.
Petit à petit, Albatre s'insinuait dans son esprit, sans qu'il ne s'en rende vraiment compte.
Clarisse ne vit pas qu'elle cédait du terrain à sa s½ur, elle ne décela rien.

Deux jours avant la rentré d'Albatre, Raphael fêtait ses vingt-huit ans.
C'était plutôt un simple rappel de sa naissance, avec un gâteau sans bougies. Il invita Clarisse, Albatre et plusieurs de ses amis proches.
-- Pourquoi n'invites tu pas plus de monde ? Lui reprocha Clarisse.
Raphael eut un sourire gêné.
-- En général, mes anniversaires ne se passent pas très bien, je ne sais pas pourquoi...
Puis il reprit un ton ironique.
-- Sans doute parce que je suis né à la pleine lune...
Son appartement n'était pas décoré pour une occasion spéciale. Il y avait juste une nappe blanche sur la table basse, où s'entassait les cadeaux. Albatre et Clarisse avait mis leur argent en commun pour offrir à Raphael une caméra numérique.
D'emblée, Clarisse détesta le meilleur ami de Raphael qu'elle n'avait jamais rencontré auparavant. Stanislas avait un humour particulier, qui le rendait antipathique auprès de certaines personnes.
Albatre malgré les critiques de sa s½ur envers lui, le trouva original et drôle.
Raphael leur présenta aussi un couple d'amis, avec qui il avait été au collège. Marianne et Philippe.
Ils se mirent à parler avec Clarisse et ignorèrent Albatre, ce qui la vexa légèrement. Elle se sentait écartée, de leur conversation « d'adulte ».
Stanislas était scotché au buffet, les mains pleines de biscuits apéritifs et de cacahouètes. Il croisa le regard d'Albatre et lui fit un petit signe, renversant au passage la majeur partie de ses provisions.
Raphael sa coupe à la main, survolait la conversation.
Soudain, il étouffait, entouré de Philippe, Marianne et Clarisse.
Une atmosphère lourde pesait sur son anniversaire.
Et comme chaque année, quelque chose allait se passer...
Albatre, réfugiée derrière le paravent, baillait. Bien sur, elle aurait pu profiter de la compagnie de Raphael, mais elle préférait tourner le dos à cette vue tentatrice. Elle préférait tourner le dos à tout le monde.
-- Moins de trente ans ? Demanda une voix amusée.
Albatre tourna la tête si brusquement qu'elle sentit son cou craquer. Assis sur la bordure du canapé, à l'opposé d'Albatre, un jeune homme jouait avec un livre.
Il portait de fines lunettes à fine monture métallique et avait un air de ressemblance avec Raphael. Ce fut cela qui frappa Albatre en premier.
Il semblait être un Raphael plus petit et plus jeune. Elle ne sut que répondre, se demandant si elle pouvait avoir des visions sans rien boire.
Le jeune homme posa son livre et le fit glisser près d'elle, comme pour établir un contact. Albatre le prit et lut sur la couverture tapageuse : Notre vie avec les martiens, ce qu'on nous cache...
Elle demeura un instant perplexe, fixant le titre rouge du livre.
-- Je ne suis pas une extra-terrestre affirma-t-elle, ce qu'elle trouva tout de suite stupide.
-- Mais je n'en ai jamais douté répliqua-t-il du tac au tac. Moi c'est Sylvain...mais je me suis rebaptisé Sanzo.
Elle lui serra la main, s'attendant presque à découvrir une tentacule verte au bout de son bras.
-- Albatre...je suis la s½ur de Clarisse.
Sylvain hocha la tête d'un air ravi.
-- Je vois que toi tu n'as pas besoin de surnom. Je croyais être le seul jeune à l'anniversaire de Raph...mais la vie réserve parfois des surprises.
-- Je suis la s½ur de sa petite amie, Clarisse.
Elle eut un mal fou à articuler cette phrase, qui la ramenait si souvent à la réalité.
-- Alors donc...je suis le cousin de ton beau-frère. Mais je n'aime pas les appellations.
-- Moi non plus...
-- Raphael est plus un modèle pour moi, j'aurai aimé qu'il soit mon frère.
Albatre songea qu'ils auraient pu être frères, tellement leur air de famille était frappant. Bien que leurs personnalités n'aient -apparemment- aucun point commun.
-- Tu crois vraiment aux martiens et à ces...trucs ? Demanda-t-elle en montrant le livre.
-- Ouais...Ça me plait bien, cette idée de vie sur d'autres planètes...et le fait que...
A ce moment là, il se tut brusquement et rougit un peu.
Albatre tourna la tête et vit Raphael qui se tenait derrière elle.
Maintenant qu'ils étaient tous les deux en présence, elle remarqua que Raphael et son cousin se démarquait bien l'un de l'autre.
-- Je ne voulais pas vous interrompre...dit Raphael.
Il avait encore sa coupe à la main, mais n'avait pas bu. Sylvain leva les yeux vers son cousin.
-- J'ai rencontré Albatre...pour une fois que tu as pensé à quelqu'un pour me tenir compagne ironisa-t-il.
Le regard de Raphael s'obscurcit. Il ne sembla pas déceler la nuance d'humour dans les propos de son cousin.
-- Albatre est mon invitée...trancha-t-il.
Sanzo cligna des yeux, surprit par ce ton sec.
Albatre sentit son c½ur s'accélérer et la chaleur envahir son visage. Ses sentiments éclataient soudainement, comme un orage imprévu. Elle se leva un peu chancelante, passant devant les deux cousins.
-- Je vais me chercher à boire souffla-t-elle.
Elle avait cru, non pas pouvoir éviter Raphael -dans son petit appartement- mais éviter de lui parler, de le regarder.
Sur un coup de tête, elle prit un verre de champagne et l'avala d'une traite. Stanislas s'approcha d'elle alors qu'elle allait prendre une autre flûte.
-- Mademoiselle a du chagrin ? Demanda-t-il.
Il avait de grands yeux bleus, un peu proéminents, qui lui donnait un air de folie douce.
-- Je m'amuse au contraire ! Répliqua Albatre.
-- Je crois que votre s½ur ne serait pas très contente de vous voir ainsi.
Albatre but la deuxième coupe, tout aussi rapidement.
-- A...ma s½ur...marmonna-t-elle.

Le moment vint où Clarisse mit un cd dans la chaîne hi fi de l'appartement et lança le moment des slows.
Albatre était retournée s'asseoir derrière le paravent. Elle se sentait plus tranquille à présent, flottant dans une bulle de quiétude.
Sylvain tapota son épaule.
-- Tu danses ?
Albatre acquiesça, plus par politesse que par envie.
-- Tu sais, je t'ai observée...tout à l'heure et je me demande si tu ne m'as pas menti...
Elle ne voyait pas où il voulait en venir, surtout attentive au rythme de la musique.
-- Quoi ?
-- Eh bien... tu agis de façon très étrange, viendrais-tu d'une autre planète ?
Albatre éclata d'un rire qui résonna fort.
-- Je suis comme toutes les filles, ne va pas t'imaginer que je suis différente...
Sanzo voyait ses yeux troublés. Elle n'était plus comme au début de la soirée, sans doute à cause du champagne.
-- Je pense que Raphael te croit différente insinua-t-il, plus par provocation qu'autre chose.
Albatre s'écarta de lui et siffla:
-- Je t'interdis de me parler de lui !
Elle traversa alors la piste de danse improvisée et alla se réfugier dans la cuisine.
Albatre se maudissait. Pourquoi n'arrivait-elle plus à garder son contrôle ?
Elle avait bu et ça n'arrangeait pas les choses mais elle devait rester indifférente à la mention du nom de Raphael. Elle n'alluma pas la lumière, laissant la cuisine seulement éclairée par le réverbère de la rue. Elle aimait cette légère pénombre.
Elle se pencha sur l'évier et passa de l'eau sur son visage.
Près du frigo, Albatre remarqua un plateau chargé de coupes de champagne, elle fut tenté de se servir mais ne le fit pas.
Elle n'était pas ainsi d'habitude. Un vestige de la haine qu'elle avait eu pour Raphael remonta en elle.
Juste à ce moment, il apparut sur le pas de la porte. Il avait ouvert le premier bouton de sa chemise et semblait extenué.
Raphael n'aimait pas la tenue que Clarisse lui avait choisi pour son anniversaire. Il avait jeté sa cravate au début de la soirée et avait l'impression de subir cette fête, plus qu'autre chose.
-- Ça va ? Demanda-t-il à Albatre.
Ce fut la phrase qui fit céder le barrage.
Albatre ne sut pas ce qu'elle voulait dire, mais sa phrase jaillit et heurta Raphael de plein fouet.
-- Tout est de ta faute, Raphael !
Il la regarda sans comprendre, puis s'approcha d'elle. Elle avait tourné le dos et scrutait la fenêtre.
-- Qu'est-ce que tu viens de dire ?
Elle croisa les bras, comme une enfant boudeuse. Puis sans qu'il soit préparé, elle se mit à pleurer.
Raphael fut saisi par l'image de ces larmes, qui coulaient sans s'arrêter, roulaient sur sa gorge, ses bras, tombaient par terre.
Il amena Albatre jusqu'à une chaise, la fit s'asseoir et ferma la porte de la cuisine.
-- Que se passe-t-il ? Demanda-t-il doucement.
Il n'osait faire aucun geste pour la consoler.
Albatre prit une inspiration. Elle disséquait le regard qu'il avait sur elle. Elle posa une main sur sa joue, puis dans les cheveux noirs de Raphael. Elle vit une interrogation dans son regard, mais il ne s'éloigna pas.
Albatre pencha dangereusement le visage vers lui, ils étaient nez à nez. Albatre voyait chaque contour, chaque détail du visage de Raphael.
Ils restèrent ainsi, plongeant dans le regard l'un de l'autre.
Albatre s'éloigna brutalement, repoussant sa chaise dans un grincement sonore.
-- Je dois rentrer ! S'exclama-t-elle.
Raphael n'eut pas le temps de répondre. Le souffle coupé, il sentit le regret l'envahir. Il prit une coupe de champagne et la but lentement.

-- Tu peux me ramener chez moi ? Demanda Albatre à Sylvain.
Il acquiesça avec empressement.
-- Tu t'en vas déjà ? Demanda Clarisse qui riait avec Stanislas, ce qui signifiait qu'elle avait beaucoup bu.
-- Je suis fatiguée se justifia-t-elle.
Elle suivit Sylvain, sans essayer de le détromper sur ce qu'il croyait possible entre eux.
Elle avait faillit tout dire à Raphael, failli lui avouer ce qui la minait. Et cela, elle s'était promise que ça n'arriverait jamais.
Sanzo déposa Albatre devant son immeuble, un sourire aux lèvres. Elle essayait de trouver une façon de le détromper gentiment.
Mais Sylvain régla le problème de lui-même.
Il avait un air résigné.
-- Ne te fatigues pas Albatre, j'ai compris...
Elle fut surprise.
-- Qu'est-ce que tu as compris ?
-- Je sais bien qu'à part une vague ressemblance...je ne suis pas Raphael...
Albatre lui prit la main.
-- Je suis désolée...Sanzo.
-- Ne t'excuse pas. Tu es toi-même à plaindre...je te souhaite bien du courage pour affronter tout ça.
Quand elle le vit partir, Albatre réalisa qu'il n'était pas que le garçon bizarre qui parlait de martiens.
Elle rentra à l'appartement avec un sentiment de désespoir.

Albatre ressentait de l'angoisse, à l'idée de retourner en cours. Elle voulait profiter de sa dernière journée de vacances. Mais le souvenir de Raphael la hantait. Cela devenait une obsession.
Elle essaya de se persuader qu'une force inconnue la poussait. Pourtant ce fut bien elle qui décida d'envoyer un message à Raphael.

Je m'excuse pour hier soir, j'avais trop bu, encore bon anniversaire, Albatre.

Quand elle reçut la réponse courte et concise, une peur sourde l'envahit.

On doit parler. Au parc, 4h. Raphael.

Il devait s'agir du petit parc situé près de chez lui, mais elle n'en était pas sûre.
Sa raison lui criait de ne pas y aller...mais il y avait longtemps que sa raison parlait pour ne rien dire.
Albatre resta indécise jusqu'à trois heure et demi, puis elle partie, comme si elle se lançait dans une quête impossible.
Raphael était là. Elle surgit derrière lui et resta un instant à l'observer derrière un bosquet. Il portait une chemise blanche et un jean noir, il lui parut plus impressionnant que jamais.
Debout près d'un banc, il guettait sa montre.
-- Je suis là...dit-elle en sortant de sa cachette.
Raphael sourit et une fossette séduisante apparut sur sa joue.
Il avait préparé un discours net et tranchant pour lui dire qu'il fallait qu'elle parle clairement, qu'elle lui dise ce qu'elle avait à dire.
Mais quand il la vit, il se laissa distraire par sa présence.
Il lui fit signe de s'approcher et ils s'assirent côte à côte sur le banc. Un chêne étendait son ombre sur eux et il y avait une brise agréable.
Raphael avait bien pris soin de mettre de la distance entre eux. Albatre sentait son c½ur se serrer.
-- J'ai été stupide hier soir...souffla-t-elle.
Raphael ne souriait plus.
-- Pourquoi n'arrêtes-tu pas de me faire des reproches Albatre ? Je n'ai rien à me reprocher à ce que je sache !
-- C' est ce que tu crois...
Il ne perdit pas son calme mais la fixa amèrement. Il était blessé.
-- Alors vas-y...dis moi ce que je t'ai fait, l'horrible faute que j'ai commise envers toi ! Je croyais que c'était du passé, notre animosité !
Albâtre baissa les yeux au sol. Elle ne voyait plus que la poussière du parc.
-- Justement, c'est parce que c'est du passé que...
-- Que quoi ?
Il avait comblé la distance entre eux. Elle l'attira brusquement vers elle et ils s'embrassèrent. Pendant quelques secondes, ils eurent l'impression d'être un couple normal.
Puis Raphael recula, les yeux agrandis par la surprise.
Il avait l'impression qu'Albatre avait toujours fait partie de sa vie.
-- C'est ça que tu voulais savoir ? Que je me mens, je te mens, je mens à Clarisse depuis le début !
Elle était agressive, furieuse.
-- Que je t'aime...qu'à chaque minute j'ai un mal de chien...que je trahis ma s½ur, à chaque fois que je te regarde !
Raphael ne plia pas sous la violence de ces mots, mais il se sentait très gêné. Il ne voulait pas de cette déclaration, qui le forçait à se poser des questions sur lui-même.
Alors il choisit la facilité.
-- Ce n'est qu'une illusion...
-- Pardon ?
Raphael se força à raffermir sa voix. Il devait la persuader.
-- Tu ne m'aimes pas. Tu me connais à peine et tu es si jeune...
-- Crois-tu que je sois si jeune que je ne connaisse pas mes sentiments ? Si, je suis amoureuse de toi et je me hais pour cela !
-- Tu ne dois pas, tout ça passera comme c'est venu...
Il essayait de se montrer raisonnable.
-- Que peux-tu faire de pire que de refuser de reconnaître mes sentiments, Raphael ? Demanda-t-elle.
Elle se sentait glacée jusqu'à l'os.
-- Arrêtes de parler de sentiments Albatre ! Je ne suis rien pour toi, rien qu'une espèce de nouveauté, quelque chose qui détonne dans ta vie...
-- Pourquoi ne me prends tu pas au sérieux ?
Raphael commençait à perdre pied, sa voix devenait plus basse.
-- Comment pourrais-je te prendre au sérieux, avec ce Cyprien, ce Tom et Sylvain ?
Albatre sentit sa colère redoubler. C'était ainsi qu'il la jugeait ?
-- Même si, je ressens...ça pour toi, est-ce que ça signifie que je dois t'attendre toute ma vie ? Est-ce que ça signifie que je dois trahir ma s½ur pour toi ?
-- C'est maintenant que tu la trahi, en me disant cela ! Il faut que tu oublies tout ça, rien ne se passera entre nous !
Albatre ferma brièvement les yeux, pour refouler ses larmes. Raphael savait qu'il était lâche, qu'il rejetait tout sur elle. Mais pour son propre bien, il devait éloigner Albatre.
-- Je n'aime que Clarisse déclara-t-il. Toi et moi ce n'est rien. Rien qu'un mirage.
-- Je le sais. Mais ça n'empêchera pas mon c½ur de battre pour toi...
Elle murmurait, ne trouvant plus la force de répondre avec verve.
Elle était lasse, humiliée, épuisée.
-- C'est insensé, tu es une gamine Albatre !
Ce fut le mot qui la heurta le plus.
Raphael savait qu'il lui faisait du mal. Il voyait la noirceur insondable de ses yeux se mettre à briller.
Tout ce qu'il voulait c'était reprendre son existence avant Albatre, mais il savait qu'il ne pourrait pas.
-- Je suis désolé d'être si brutal mais...
-- Ce n'est rien...coupa Albatre. Tu as raison, c'est insensé, c'est impossible, mais c'est de mon âge, n'est-ce pas ?
Albatre se leva. Elle n'avait plus rien à faire ici.
-- Attends Albatre...
Sa voix était très grave.
Elle tourna la tête, prête à recevoir un nouveau coup contre son amour.
-- Il faut que tout ça cesse...Albatre...je vais devenir ton professeur...
Elle fut renversée par une vague d'étonnement.
-- Quoi ?
-- Je ne le savais pas jusqu'à aujourd'hui, je remplace un professeur de ton lycée...
Elle sentit le sol s'effondrer sous ses pieds.

# Posté le dimanche 27 mai 2007 05:54

Modifié le dimanche 27 mai 2007 06:14

Coeur d'Albatre- Chapitre VIII

Coeur d'Albatre- Chapitre VIII
8

Albatre eut le sentiment que chacun des mots de cette conversation resterait gravé en elle.
-- Tu es prof ? Pourquoi ne me l'as-tu jamais dit ?
Raphael haussa les épaules.
-- Tu ne me l'a jamais demandé ...Je croyais que tu le savais...
Elle eut l'impression que tout s'écroulait. Après l'avoir rejeté, il serait encore plus présent dans sa vie.
-- Il faudra mettre une grande distance entre nous. Une très grande distance...
Albatre le regarda, sans parvenir à le détester totalement.
Une partie d'elle était anéantie.
Il vit qu'elle était très pâle et s'en voulut.
-- Albatre je...commença-t-il.
Elle lui lança un tel regard qu'il se tut. Il avait l'impression que c'était lui l'adolescent.
-- Va t'en dit Albatre. Et ne t'inquiètes pas...Je te vouvoierai même si tu veux...Tu n'auras pas de problèmes avec moi.
Raphael sourit. Elle se contraignit à détourner les yeux de cette vue.
-- Je sais que tu es une fille bien Albatre.
-- Je t'ai dit de t'en aller...soupira-t-elle.
Il s'éloigna lentement, comme s'il hésitait.
Albatre se laissa tomber sur le banc.
Elle sentait son c½ur agoniser dans sa poitrine.

Elle s'apprêtait à vivre la pire rentrée de toute sa vie. La nuit fut si courte, qu'elle eut l'impression de n'avoir dormi que quelques minutes. Albatre ne voulait pas aller au lycée. Clarisse fit irruption dans sa chambre et lança d'un ton joyeux:
-- Debout marmotte, c'est la rentrée !
Albatre, les yeux ouverts, sortit à contrecoeur de son lit. Elle se demandait si Clarisse savait où Raphael allait travailler.
-- Allez, souris, le travail c'est la santé ! S'exclama la grande s½ur, devant le petit déjeuner.
-- Je te hais...grogna Albatre.

Devant le bâtiment aux couleurs délavées qui servait de lycée eut envie de fuir. Elle retrouvait cette ambiance habituelle de compétition entre les élèves, d'ennui qu'on subissait, enfermée dans une salle pendant des heures.
Mais un élément nouveau allait faire irruption dans cet environnement. Raphael.
Elle repéra Lucile qui lui faisait des signes. Sa meilleure amie débordait de joie, et elle tint à lui raconter ses vacances.
A la récréation, Lucile remarqua la mine lugubre d'Albatre.
-- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle.
Son amie, lui tendit son emploi du temps, d'un geste désespéré.
-- Je ne remarque rien de spécial. Il est d'ailleurs plutôt pas mal par rapport au mien.
Albatre pointa la case philosophie.
-- Monsieur Jouvert, remplaçant de M. Mercussia lit Lucile à voix haute. Et alors ?
-- Monsieur Jouvert, c'est Raphael.
Lucile étouffa une exclamation.
-- Je suis désolée...murmura-t-elle.
-- Je crois que je vais devoir faire avec.
Elle ressentait une telle angoisse, qu'elle tremblait. Lucile lui jeta un regard inquiet. Elle n'était pas sure qu'Albatre puisse faire avec...
Le premier cours de philosophie devait avoir lieu le jeudi.
Albatre se mit à souhaiter qu'il lui arrive quelque chose avant ce jour là, qui l'empêche d'aller en cours pendant un bon moment.
-- Savais-tu que ton petit ami allait être mon prof de philo ? Reprocha-t-elle à Clarisse.
-- Oh...je sais que cela peut te paraître étrange mais tu t'y habituera. Je suis sure que Raph est un prof très cool.
Albatre mordit férocement dans la pomme qu'elle avait à la main.
-- Si tu le dis.
Mercredi soir, Raphael vint dîner. Pour la première fois, depuis qu'elle lui avait avoué ses sentiments, elle le revit. Ils s'étaient évités depuis la rentrée, comme d'un commun accord. Et pendant le repas, ils s'ignorèrent, à l'exception de paroles banales. Clarisse remarqua une tension entre eux mais préféra se taire.
-- Alors que prépares-tu à Albatre et ses camarades ? Demanda-t-elle timidement.
-- Je pense que je vais commencer avec des petits débats sur le désir et le bonheur...dit-il impassible.
Albatre le fusilla du regard mais il fit comme s'il n'avait pas vu. Elle partit avant le dessert, ne supportant plus de voir, le visage sans émotions de Raphael.
Cela lui faisait mal qu'il ne lui parle plus. Que leur complicité soit partie en fumée. Et elle se blâmait pour cela. Elle alla s'isoler sur le balcon de sa chambre. Elle regardait les lumières des immeubles alentours qui scintillaient autour d'elle. Une ombre se mouvait près d'elle.
-- Albatre, je sais que j'ai été dur. Mais tu es dans ma classe à présent. Tu dois comprendre que ce ne sera plus comme avant.
Elle ne pouvait pas le voir, mais elle écoutait sa voix avec émotion.
-- Je ne t'ai rien demandé en retour Raphael. C'était simplement trop dur à porter...
Il s'assit près d'elle. Ils étaient comme deux aveugles se repérant l'un et l'autre aux intonations de leurs paroles.
-- Je ne veux pas de ce silence glacial entre nous...chuchota-t-il.
-- Où est Clarisse ? Interrogea Albatre.
-- Elle est partie chercher un dossier au bureau. Elle ne devrait pas tarder.
Albatre s'appuya contre la balustrade, essayant de reprendre ses esprits.
-- Ne te sens-tu pas coupable vis-à-vis d'elle ?
Raphael tenta de la distinguer dans le noir.
-- Je n'ai rien fait de mal.
-- Que fais-tu là alors ?
Il garda le silence un moment.
-- Je ne sais pas...murmura-t-il, à bout de souffle.
Elle chercha sa main dans le noir et quand elle la trouva, elle pinça Raphael.
-- Pars. Demain quand on sera en classe, fais semblant de ne pas me connaître. Je te jure que j'arriverai à ne plus rien ressentir pour toi.
Il fit ce qu'elle lui demandait. Albatre resta dans l'obscurité, fuyant la lumière qui éclairerait son visage empli de tristesse.
Les deux heures de philosophie étaient les première de la matinée.
Lucile accompagna Albatre jusqu'à sa salle et la sonda du regard.
-- Tu es sure que ça va aller ? Demanda-t-elle.
Albatre se força à rire.
-- Pourquoi ça n'irait pas ?
Elle jouait le jeu de l'insensibilité. Raphael arriva cinq minutes en retard, l'air agité.
Immédiatement, tous les élèves se turent. Albatre entendit plusieurs filles chuchoter à son passage.
Elle leur jeta un regard mauvais.
La salle de classe, aux murs vert clair était assez petite. Albatre s'assit seule au fond. Elle fuyait le regard de Raphael. Il avait un air décontracté mais de l'autorité émanait de lui.
-- Bonjour, je suis Monsieur Jouvert. Je remplacerais Monsieur Mercussia jusqu'au mois de janvier, peut-être plus...donc pour cette raison, je ne connais aucun de vous.
Son regard se posa sur Albatre.
-- J'espère que cette année, ou du moins la période où je vous enseignerais se passera bien. Sachez que je suis un professeur exigeant, mais j'ai aussi beaucoup d'humour...
Il y eut des exclamations incrédules.
-- Si, je vous l'assure. D'ailleurs il me faudra une bonne dose d'humour pour corriger vos copies.
Albatre sourit. C'était étrange mais elle avait l'impression de découvrir un nouveau professeur et non Raphael.
Il s'établissait une distance naturelle et ça la soulageait.
-- D'autres informations sur ma personne vous intéresseraient sûrement, n'est-ce pas ? Interrogea-t-il.
La majeure partie des filles acquiescèrent.
-- Très bien. Je m'appelle Raphael, j'ai vingt-huit ans. J'aime le chocolat et le champagne. Et j'ai une peur un peu irraisonnée des clowns.
Albatre n'en revint pas. Bientôt les autres élèves en connaître autant sur Raphael qu'elle.
-- Avant de faire l'appel, j'aimerais vous faire part d'une de mes conditions. Vous pouvez m'appeler Raphael ou monsieur Jouvert, mais vous devrez me vouvoyez comme je vous vouvoierai. De plus, je vous appellerai par vos noms de famille.
La suite du cours se passa très bien. La plupart des élèves appelaient Raphael par son prénom, ce qui donna un ton étrange aux échanges élèves professeur.
Albatre remarqua que Raphael qui faisait son cours en passant dans les rangs, évitait d'arriver jusqu'au fond de la classe.
Il évitait aussi autant que possible le regard sombre d'Albatre.
Quand la sonnerie retentit, Raphael lui adressa un sourire. Elle tenta de lui rendre mais n'y parvint pas.
Elle lui avait juré qu'elle l'oublierait. Et répondre à ses sourires n'était pas la meilleure façon d'y arriver.
Albatre ne tarda pas à remarquer qu'un fan club de Raphael s'était formé dans sa classe.
C'était normal, il était jeune, beau et parlait bien.
Mais Albatre trouva scandaleux que Raphael cautionne cela. Il se rendait compte de l'effet qu'il faisait à certaines de ses élèves mais n'en était pas préoccupé.
Albatre ne tarda pas à développer une haine aigue envers un trio de groupies de sa classe. Eléanore, Catherine et Léa. Elles passaient leur temps au premier rang, posant des questions personnelles à Raphael.
-- Mr Jouvert, disait Léa, êtes-vous marié ?
-- Raphael, gloussait Eléanore, où habitez-vous ?
Et c'était ainsi quasiment à tout les cours.
Raphael souriait poliment mais ne répondait pas. Il continuait à animer des débats enflammés sans leur prêter trop d'attention.
Albatre essayait de participer autant qu'elle pouvait et quand Raphael disait:
-- Très bien Mlle Sayas.
Elle se sentait heureuse et oubliait pour un temps sa promesse.
Depuis le soir sur le balcon d'Albatre, leurs rapports étaient sans ambiguïté. Il était son beau-frère et son professeur, rien de plus.
Ce qui finalement était déjà assez lourd à porter.
Albatre crut qu'elle était entrain de l'oublier. Que son obsession disparaissait.
Mais à chaque fois, avant d'entrer en philosophie, son c½ur prenait un rythme erratique.
Et ce coté cultivé, charismatique qu'elle découvrait chez Raphael ancrait encore plus ses sentiments en elle.
Quelques semaines après la rentrée, Albatre surprit une conversation qui la bouleversa.
Elle sortait des toilettes et traversait un couloir vide quand une voix familière attira son attention.
Léa, la plus bavarde du groupe, ricanait avec ses copines.
-- Je vous parie que je peux...
Catherine eut une moue sceptique.
-- Toujours à parler, mais quand il s'agit de le faire.
Léa cessa de sourire mais elle ne s'énerva pas, elle baissa la voix.
Albatre se rapprocha du mur, elle était invisible pour les trois filles mais entendait toute leur conversation.
-- Je vous dit que je peux y arriver. A mon avis il est célibataire, genre dragueur...
-- Mais tu veux vraiment coucher avec Raphael ? Chuchota Eléanore.
Léa battit des cils.
-- Oui. Douteriez-vous de moi ? Jusqu'ici, j'ai toujours eu ce que je voulais les filles.
Albatre avait l'impression que son cerveau allait manquer d'oxygène.
-- Mais c'est un prof cette fois-ci dit Catherine.
-- Et alors ? Demanda Léa d'une voix arrogante. Avec moi il n'aura pas de problèmes, j'ai dix-huit ans...Et puis il devrait apprécier.
Albatre se retint de pousser un cri. Elle était envahie par le dégoût.
-- Comment vas-tu faire ?
Léa baissa encore la voix.
-- Au prochain cours avec lui, comme on termine à midi, je le suivrais. S'il rentre manger chez lui, je saurais où il habite. Après ça sera du gâteau...
Appuyée contre la surface lisse du mur, Albatre avait l'impression d'être remonté brutalement d'une longue plongée. Il fallait qu'elle réapprenne à respirer normalement.
Si elle ne s'était pas permise de trahir sa s½ur, ce n'était pas pour que la première venue jette son dévolu sur Raphael.
Elle ne voulut plus entendre Léa.
A pas furtifs, elle traversa le couloir opposé et se précipita dans la petite cour latérale du lycée.
Ses oreilles bourdonnaient.
Le vendredi matin, la classe d'Albatre séparée en deux groupes, assistait en module au cours de philosophie. Albatre fut soulagée de constater qu'elle faisait partie du groupe de Léa, qui pendant une heure était séparée de ses acolytes Catherine et Eléanore. Elle pourrait la surveiller et faire échouer son petit plan envers Raphael...
Professeur dynamique et plein d'entrain, il avait à présent commencé un cours sur les passions.
A cette annonce, Albatre avait sursauté. Fallait-il vraiment que le sort s'acharne à lui rappeler son amour malheureux ?
Contrairement à son habitude, Albatre alla s'asseoir au deuxième rang.
Juste derrière Léa, qu'elle couvait d'un regard malveillant.
Son attention pour le cours s'en trouva diminuée. Elle ne percevait que de vagues phrases, dont elle ne cherchait pas à assimiler le sens.
-- ...ainsi ce qui est spécifique au passionné, ce qui fait qu'on ne peut jamais réfuter ses constructions c'est que ses conclusions, au lieu de découler d'un raisonnement, son posées d'abord...
Il passa près d'Albatre, presque à la frôler. Mais elle avait un regard absent.
Elle surveillait Léa qui gravait un minuscule R.J sur sa règle.
-- ...en effet, l'homme qui souffre d'une passion n'écoute plus que sa passion; tout le reste lui est indifférent...N'est-ce pas mademoiselle Sayas ?
Albatre releva la tête, surprise.
Elle croisa le regard impénétrable de Raphael et comprit qu'il s'était adressé à elle.
-- Pardon...je n'ai pas entendu...
Elle forçait son c½ur à se calmer, espérant qu'il passerait à un autre élève.
Il alla s'asseoir sur le bord de son bureau, ne la quittant pas des yeux.
-- Pouvez-vous me dire ce qu'est une passion, Mlle Sayas ?
Albatre avait l'impression qu'il se moquait d'elle. Plaçant dans sa question un sous-entendu qui la concernait tout particulièrement. Elle en ressentait une vive brûlure.
-- Eh bien...sans doute...une force incontrôlable, qui nous pousse à faire des choses contre notre gré, de façon quasi obsessionnelle...Raphael.
Plusieurs visages se tournèrent vers elle, intéressés par l'audace de sa réponse.
Raphael sourit, d'un air satisfait.
-- Pas mal...A...Mlle Sayas.
Il détourna son regard, conscient qu'il avait failli utiliser son prénom, comme il en avait l'habitude.
Se tournant vers la fenêtre, il dicta :
-- On peut citer Dugas dans La logique des sentiments : « Toute passion a, comme l'amour, un bandeau devant les yeux: ce bandeau lui cache ce qu'elle ne veut pas voir, mais elle voit d'autant mieux ce qu'elle veut voir, ce qu'elle imagine. La passion est donc à la fois déraisonnable et logique, et d'autant plus déraisonnable qu'elle est plus logique. » Pour la prochaine fois, je vous demanderais de m'écrire quelques lignes sur : Faut-il choisir la passion ou la raison ?
Albatre replongea dans une inattention agitée.
Elle était fébrile, guettant la sonnerie.
Enfin, elle arriva, résonnant dans toute la salle.
Albatre remarqua que Léa prenait son temps pour ranger ses affaires. Puis elle la vit faire un mouvement délibéré pour renverser son classeur.
Celui-ci se répandit en feuillets, dont certains volèrent jusqu'au sol.
Léa poussa un petit cri de consternation. Albatre la regardait avec fureur, mais elle se résigna à sortir de la classe. Elle eut à peine le temps de voir que Raphael se penchait pour ramasser les feuilles à ses pieds. Il les tendit à Léa avec un sourire.
Albatre bouillait littéralement de rage.
Cachée derrière une porte battante qui donnait sur les escaliers, elle attendit que Raphael passe, suivi de Léa.
Puis elle se mit en marche derrière eux, d'un air naturel. Filé par deux de ses élèves, dont l'une était Albatre, Raphael ne semblait rien remarquer. Il traversa le hall du lycée, sortit sur le petit parking des professeurs et traversa la rue pour atteindre le boulevard qui le menait jusqu'à chez lui.
Il marchait d'un pas tranquille, flânant presque.
Albatre vit que devant elle, Léa allumait une cigarette d'un air assuré, ses cheveux méchés de blond brillants au soleil.
Albatre sentait que la rage décuplait ses forces, elle marchait plus vite que d'habitude.
Inconsciemment, son poing se serra. Elle ne savait pas ce qu'elle pouvait faire. Une angoisse la taraudait. Quelles étaient les chances pour que Léa réussisse là où elle avait échoué ? Non, c'était différent...Elle n'était pas comme la fille devant elle...

Ce ne fut que trop tard qu'Albatre remarqua qu'ils ne prenaient pas la bonne direction. Raphael avait bifurqué vers une rue qui ne menait pas à son immeuble. Ils arrivèrent alors dans une impasse. Raphael leur fit face soudainement. Léa aussi surprise qu'Albatre, s'arrêta net. Elle remarqua sa camarade du coin de l'½il et lui attribua mentalement la responsabilité de l'échec de son plan.
-- Mlle Vivier, Mlle Sayas, que me vaut cet honneur ? Demanda-t-il, moqueur.
Albatre savait que c'était une des rares fois où il était en colère.
-- Monsieur, je peux tout vous expliquer...dit Léa d'une voix forte.
Elle jeta un regard assassin à Albatre et continua à improviser avec assurance.
-- J'avais une précision à vous demander sur le cours et je souhaitais vous en parler. Quant à Albatre, je ne sais pas ce qu'elle fait là...elle m'a sans doute suivie...
Albatre ouvrit la bouche, prête à répliquer, mais elle croisa le regard de Raphael. Et elle était prête à parier qu'il voulait surtout entendre la version de son autre élève.
-- Écoutez, c'est très gênant confia Léa, je suis très mauvaise en philo, j'ai redoublé, et j'osais espérer qu'avec vous ça serai différent...Que peut-être vous pourriez me donner des leçons...en plus.
Raphael ne semblait pas agacé, mais quelque chose chez lui, donnait une impression de distance.
-- Je ne donne pas de cours particuliers, mademoiselle Vivier. Vous comprendrez que malgré mon attitude ouverte, je ne suis pas celui que vous croyiez...je ne suis que votre professeur, est-ce que c'est clair ?
Léa donnait l'impression d'avoir été giflée.
-- Cela vaut aussi pour mademoiselle Sayas...rajouta-t-il pour la forme.
Léa recula et fit demi-tour, en passant près d'Albatre, elle lui chuchota :
-- Je ne sais pas ce que tu foutais là, mais il faudra qu'on s'explique...
Albatre lui répondit avec un sourire méprisant.
Ils se trouvaient à présent seuls face à face, dans l'impasse.
Raphael sembla se radoucir, sortant du rôle de professeur.
-- Que faisais-tu avec elle ?
Albatre eut un sourire désabusé
-- Il fallait bien que je surveille. Tu es chasse gardée...pour Clarisse. Et Léa te voulait.
Raphael grimaça sous l'effet de ces paroles.
-- Mais bon sang ! S'exclama-t-il. Il faut donc que je sois maudit...
-- Depuis quand savais-tu qu'on te suivait ?
-- Le parking. Je vous ai vu dans le rétroviseur d'une voiture...
Elle éclata de rire, elle qui l'avait cru aveugle.
-- Albatre ? Demanda-t-il d'un ton soucieux.
Son c½ur piqua un sprint.
-- Oui ?
-- Je voudrais que tu ne te mêles plus de mes affaires. Je suis capable de m'en occuper seul...
La phrase tomba tel un couperet.

# Posté le mardi 29 mai 2007 16:18

Modifié le vendredi 01 juin 2007 13:18